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Il prend aux mots les Poitevins: Ulysse Dubois. Portrait d'un homme de cœur

Le Pèlebois ethnographe

Il a le regard malicieux, le sourire tendre, l’accent pèlebois. Il n’aime pas les compliments : « Veux-tu une tape ? » dit-il à celui ou celle qui se risquerait à lui en faire. Pourtant Dieu sait qu’il en mérite une pleine besace, ou un bissac... ce riant et brillant octogénaire qui déclare qu’il n’a « rien inventé». Oui mais, créateur d’airs, de rimes et d’images des rues et des champs, il invite dans sa langue au respect.
Issu d’une famille plus que modeste de la Plaine de la Courance, du côté de Frontenay-Rohan-Rohan, en bordure du marais poitevin, Ulysse Dubois est né en 1925 d’un père qui l’amènera, avec sa mère, dès l’âge de trois ans à Chey (Deux-Sèvres), et à cinq ans à La Barre de Sepvret où on l’y trouve encore, asteùre, avoure en Pays pèlebois, celui de la forêt du plateau de l’Hermitain. Si son père, qui avait « gardé la musique des mots du parler maraîchin » et qui ne manquait pas d’humour ni d’autodérision, était cantonnier, lui, fut enseignant pendant trente ans au Château de Thouars, pour finir ensuite sa carrière comme directeur adjoint du Collège Jean Rostand, en la même ville. Il se souvient tout de même avoir aussi, dans ses débuts, fait la classe six semaines durant aux enfants de l’école d’Huric, dans la commune de Saint-Coutant, avant de rejoindre pour un an et six semaines la maison d’école d’Avon, posée en plein champ... Il partagera sa vie avec Henriette qu’il épousa à la mairie de Sepvret, puis avec trois enfants : Jacques, Lise et leur dernier fils Jean, un artiste de la « chanson française » que l’on peut désormais aller écouter à Paris, entre autres au Limonaire, Cité Bergère.
Ulysse, lui, c’est aux entractes, aux interludes des fêtes des écoles rurales qu’il a commencé à se produire, entre deux saynètes, ou entre deux « théâtres » comme on dit ici, entre deux danses quelquefois, pendant que les draules et les draullères se changeaient d’habit ou de costume. Son répertoire d’alors, en 1955, consistait en des histoires locales exprimées en français et composées sur des airs empruntés aux chansonniers du Grenier de Montmartre, qu’on entendait à l’époque sur le « petit poste ». Sans prétention aucune, évidemment, juste pour occuper le temps et capter encore l’attention du public et éviter qu’il se disperse dans la nature ou les bas-côtés de la salle des fêtes, là où est souvent installée la petite buvette attractive.
Mais, c’est seulement à partir de 1956, avec La Fraechour (la fraîcheur) et Brdasseries (bavardages) qu’il commencera à observer avec un regard plein de tendresse ses proches voisins auxquels il s’adressera avec un tutoiement plein de respect affectueux :

«T’en souvéns-tu, Andrai Mounàe
Dau tenp quant i aliun-t-a l’école ?
T’en souvéns-tu mun paure Andrai
De l’école dau Coudrai ? »

Un jour de printemps de l’an 1 du siècle, Gérard Pierron, le célèbre interprète de Gaston Couté, admiratif et ému devant la qualité de ce qu’il appelait, lui, des rimiaux, sacrait Ulysse Dubois du titre envié de « savant de tous les jours, qui voit, bâtit et pense en son pays pèlebois ». Hommage mérité s’il en est un, tant l’homme de La Barre, il est vrai, a puisé les modèles de ses héros dans son entourage familier. C’est tout un « petit peuple » de gens laborieux, « Lés Copins dau vilajhe » qui, des bancs de l’école jusqu’au soir de leur vie, s’adonnent aux principales activités saisonnières de la vie à la campagne. Aussi rencontre-t-on Péraud et sa charéte trop lourdement chargée de foin, un jour de feneries, écoute-t-on encore les propos que, assise sur son banc de pierre avec le tilleul pr s’acotàe (pour s’appuyer), Françoise échange avec Ortense, Léxandrine, Jhulie, Susun, Malvina, qui « avant trtoutes de l’ouvrajhe çh’enpaeche pa de causàe en ménme tenp... A fasant le tour dau vilajhe avéc lou goule, tout en réchtant a l’unbre dau tilell de la cour a Françoese. »

Le jongleur de mots

Fin connaisseur du poitevin, il n’a pas oublié qu’il avait été un pédagogue d’abord. Aussi, parmi les textes que ses amis et auditeurs préfèrent entendre, figure depuis avril 1981 : « Vous alèz biscàe les mundes », inénarrable leçon de grammaire et de vocabulaire consacrée à la vivacité dans le parlanjhe du « passé simple »... et de quelques autres formes verbales dont le fameux imparfait du subjonctif, généralement peu maîtrisé. Qu’on en juge sur pièce par cet échantillon tiré de l’ouvrage intitulé Le Livre d’imajhes (Geste éditions, 2001, pp. 119-122) :

« ... Ché nous, in pou, ol ét un pouèll,
Le verrou, in couréll,
É le seuil, in bassèll,
La nuque, ol ét le cagouét,
Le tréteau, in brchét,
Le grillon, in grlét,
Le sabot, ét in bot,
Le sifflet, in subllot,
Le dindon, in perot,
La faux, ol ét in dall,
Un caillou ét in chall
Le désordre, un drigall.

J’allai chez vous,
Tu allas chez eux,
Elle alla au lavoir,
Nous y allâmes hier au soir,
Vous y allâtes vous aussi,
Ils y allèrent tous.

I o sé qu’ol ét françaes !
Mé vela daus énvenciuns
Pa si sénplles a pllaçàe den la cunversaciun
Ché nous, o vat tout seùl, o patine pa, o force rèn :

I anghi ché vous,
T’anghis ché zàus,
Al anghit au lavour,
I y anghiriun yèr au sàe
Vous y anghiriéz vous-tou,
Le y anghiriant trtouts.

É lai-tou, çhéte draullére d’Alice,
Mén i aràe velu qu’a cunprénghisse
Prquoe qu’i velàe pa qu’a y anghisse... »


Mais le faiseur de rimes s’est fait aussi lexicographe, en animant, à partir de 1967 et pendant une trentaine d’années, et à raison de six fois par an ce qu’il appelait alors L’Équipe de la Crèche. Celle-ci se réunissait dans une salle mise à la disposition par la commune pour y décliner les mots de tous les jours, techniques, familiers, concrets ou abstraits, moraux ou satiriques, dans le dessein de les coucher dans un « grand livre ». En effet, la Société d’études folkloriques du Centre-Ouest (SEFCO) avait avancé, à partir de 1965, l’idée de réaliser un dictionnaire ou un glossaire des « parlers populaires de Poitou, Aunis, Saintonge, Angoumois ». Après bien des déboires, des difficultés, des lassitudes, des abandons, des décès, des chamailleries, celui-ci a finalement vu le jour, sous les efforts conjugués d’Ulysse, de Jacques Duguet, de Jean-François Migaud, de Michel Renaud, et des nombreux collaborateurs de toute la région Poitou-Charentes qui ont apporté leurs contributions. Mais, on doit beaucoup à l’enthousiasme, à la ténacité et surtout à la « diplomatie » d’Ulysse Dubois, la conduite à bonne fin de cette entreprise remarquable d’un ensemble de cinq volumes réalisés entre 1992 et 2004.
Ainsi non seulement est-il l’un des principaux artisans de cette somme linguistique, mais encore le « chef de file » de quelques praticiens de la langue régionale, au rang desquels Suzanne Bontemps et Robert Beau qui créent dans une perspective tendre et poétique, parfois nostalgique, loin de la facilité qui consiste à n’utiliser le poitevin que dans un registre où le comique a trop souvent servi d’alibi à stigmatiser certains traits stéréotypés du comportement paysan, des citadins et de la femme, souvent peu considérée. Son poème La Vièlle illustre parfaitement l’orientation humaniste de sa créativité :

Quant al at réçounai avéc rén qu’ine patate,
In petit réchtant de pouràie, ine poume é tres caleas,
Qu’al at mi in petit de lét den l’éçheule a sa chate,
A s’assit devant le foujhàe, é pi qu’ét o qu’a fét ?
A dort in petit, la viélle...

« Velàu boere in cot, facteùr ? Merci pr lés nouvéles !
Y at o rén que le jhornal ? Qu’ét o dun qu’o y at de neù ? »
A s’assit den la fenàetre pr lire la pajhe de Méle ;
Moén d’in quart d’eùre enpràe, la vela çhi dort dessu.
A dort souvent, la viélle.

L’artiste du quotidien

Mais l’homme de lettres se double de l’artiste, de l’homme de scène, friand du contact direct et non médiatisé avec son public. Il excelle dans le genre, et si l’on ne rit pas gras, on y sourit, ce qui lui convient parfaitement. Cette gratitude discrète des « gens qui s’y reconnaissent » suffit à la plénitude de sa performance d’acteur. À l’aise dans ce timbre grave et puissant de celui qui joue allègrement avec les mots d’une apparente légèreté, il a le talent d’un jongleur à vous couper le souffle. Ainsi, par exemple, le voilà à balancer des ssssssssssssss des chchchchchchchch et encore des çhçhçhçhçhçhçh, qui fleurissent dans les gorges pèleboises. Il s’y découvre roi des virelangues lorsqu’il vous chuinte son Sou çhau chou (sous ce chou !) qu’il a déjà servi deux cent quarante fois à des publics médusés :

Çhi çh’at dit çheù ?... hén ! Çhi çhi at dit çheù ? Çhi ét o çhàu ou çhi ét o çhéle çhi at dit çheù ?
O n-ét cheùt de çhàus d’içhi ?
Pa çhàu çhi at lés piàus çhi çhi cheùsant su sés usses ?
Pa çhéle çh’at çhau chignun çhi démanche ?
Pa çhàu çh’at çhau chéti chapea ch’ét cheùt ?...


S’il y a du Devos en lui, et du meilleur, il y a aussi du Rabelais et du Prévert. Il faut l’avoir vu et entendu mettre en vers chantés ses interminables inventaires de patronymes féminins des grands-mères, Les Nums daus nenaes : « ... Mausàie, Salàie, Bosbue, Marbue, Barillote, Bisote, Papote, Popinote, Baudouine, Bévine, Chatine, Niauline, Sabourine, Martine, la felle a Martin, Peloçhine é Robine, la felle a Robin... » et il vous en aligne comme ça les deux tiers de la commune. Il a la rime facile et le sens des alliances de sons et de mots.
Son public, c’est « le » public ; aucun cabotinage ne l’habite. Il se plaît autant à dire son fait qu’à se dire lui, autant sur les meilleures scènes régionales, dans les bibliothèques et médiathèques, qu’à l’issue d’un banquet ou d’un repas entre bons amis. Parce qu’Ulysse, c’est d’abord un ami ; votre ami.


Michel et Michèle Valière, L'Almanach du Poitevin 2006, CED.


Ouvrages d’Ulysse Dubois :

A l’inbre dou tilell, Mougon, Geste paysanne / Atelier parlange de l’UPCP, 1986.
Écrivajhes, Mougon, UPCP, Geste paysanne, 1985 (pp. 131-135), en collaboration avec 52 auteurs de 1850 à 1984.
Va lou dire, Içhi queme allour, Geste éditions, 1993, en collaboration avec Robert Beau (Plus cassette).
Le Livre d’imajhes, La Crèche, Geste éditions, 2001.
Glossaire des parlers populaires de Poitou, Aunis, Saintonge, Angoumois, Saint-Jean-d’Angély, SEFCO, 5 vol. (1992-2004), en collaboration avec Michel Renaud (vol. 1-5), Jean-François Migaud (vol.1-4), Jacques Duguet (vol. 1-3), James Angibaud (vol. 5),

Discographie :

Contes et nouvelles du Pays Pèlebois, n°1, disque vinyle, 30cm, 33t, ADAC / UPCP-Geste paysanne.
Contes et nouvelles du Pays Pèlebois, n°2 , disque vinyle, 30cm, 33t, ADAC / UPCP-Geste paysanne.
En collaboration avec Gérard Pierron et al. : Les Cent printemps des poètes, disque vinyle, 30cm, 33t, Jam, éd. Christian Pirot, 0485 / EB54, Enregistrement public au Printemps de Bourges, 1985 (Prix Académie Charles Cros).
Venez vous sacàe den ma chaçun, CDUP87, Parthenay, Geste éditions, 2001.

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