Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Autour de l'ouvrage d'Alain Foix:Histoires de l’esclavage raconté à Marianne

Une nouvelle d'Alain Foix, auteur de plusieurs ouvrages, dont : "Ta mémoire, petit monde" (Gallimard-haute enfance), ou encore "Histoires de l'esclavage racontée à Marianne".

Histoire de Kévin

21 juillet, gare d’Avignon TGV. Je ne m’échapperai pas si vite de la fournaise théâtrale du Festival. Le TGV lambinait. Une demi-heure de retard annoncée pour cause de colis suspect trouvé à la gare de Marseille. Mon esprit a vogué un instant sur le grand port de la cité phocéenne et j’ai souri en me remémorant la blague du vieil homme qui voulait prendre le train de l’Estaque pour aller en Chine. Une blague qu’Alain Aithnard, comédien d’origine togolaise vivant à Marseille, venait de me raconter avec l’accent du midi, dans un grand éclat de rire. Il avait lu avec talent le rôle d’Othello dans ma pièce Le ciel est vide, et les rôles masculins de mon adaptation créole d’Œdipe-Roi : Rue Saint Denis.
Je m’échappais d’un petit monde qui, à la fois me fascine, me réjouit et m’exaspère. Un petit monde qui veut parler du monde, mais garde l’œil sur son nombril. Un monde ethnocentrique se désirant alter mondialiste, égocentrique et pourtant généreux. Un monde comme tous les mondes : hiérarchisé, avec ses ducs, ses barons, sa classe moyenne et sa populace, mais qui se veut résolument populaire et démocratique. Un monde du théâtre où les princes sont mal vêtus et le petit peuple grouillant dans les bas-fonds du off, parade en habits de lumière.
Toujours cette sensation contrastée d’être content d’être venu, d’avoir vécu un grand moment de chaleur humaine, bu et débattu, refait le monde tard dans la nuit, et en même temps ce soulagement de quitter cette ambiance si pesante, cette cloche du théâtre dont le son couvre la rumeur du monde tout en désirant alerter l’univers.
J’étais donc là, au bord du monde dans cet espace intermédiaire s’étirant à l’infini sur l’arrête rectiligne d’un quai de TGV et, pour réchauffer la glace d’une architecture élevée sur les hauteurs de la prétention, je regardais passer les gens.
Je vis soudain une silhouette qui semblait découpée dans un album de Corto Maltese. Une de ces flammes noires dessinées à l’encre de chine, qui semblent faseiller dans leur démarche comme ces voiles blanches avec lesquelles elles dansent sur l’horizon de l’Océan Indien. Une de ces belles femmes d’Erythrée, sans aucun doute, la peau très noire, et les traits fins et les jambes infinies. A côté d’elle, un bel enfant métis aux cheveux roux comme enflammés par le soleil. Enfant à l’air fragile bien que souriant et en bonne santé. Elle le couvrait de mots, de regards et de caresses, passant sans cesse, avec un plaisir apparent et une infinie tendresse, ses longues mains noires dans l’épaisseur soyeuse de ces cheveux clairs et lisses. Elle lui parlait de ses cheveux. Elle parlait d’un traitement à ne pas oublier. J’ai compris qu’il a dû attraper des poux. Compris aussi qu’il allait prendre seul le train. A côté d’eux, un homme d’une soixantaine d’années, buriné, les traits épais, et l’air sévère. Je détectai en lui un militaire, peut-être même un ancien légionnaire. Etait-ce le père ? Il semblait trop distant bien que dans sa passivité émanait une empathie pour ces deux êtres. Non, ce n’était pas le père sans doute. Il n’a pas embrassé l’enfant qui montait dans le train.
L’enfant s’est retrouvé à mes côtés dans le wagon. Une personne placée à une fenêtre, croyant qu’il était le mien, me prévint que l’on me faisait signe depuis le quai. Je vis la femme agitant les bras, cherchant à renouer un dernier contact avec l’enfant.
- Ta mère te dit au revoir, ai-je signalé au garçon.
- Ce n’est pas ma mère, c’est ma tante. Ma mère est morte.
J’ai regardé cet enfant doux et fragile. Il accusait à peine une dizaine d’années. Il s’agitait un peu sur son fauteuil, les yeux perdus dans la campagne qui défilait à toute vitesse. Je lui ai demandé s’il voulait lire quelque chose, et je lui ai mis en main un exemplaire de mon livre illustré Histoires de l’esclavage raconté à Marianne. Il le lisait avec attention, suivant le fil de l’histoire du bout de son index. Puis il s’assoupissait pour reprendre la lecture à son réveil. Une flamme qui vacille. Il semblait à bout de forces. Je me demandais quelle était l’histoire de cet enfant qui avait perdu sa mère.
- Comment t’appelles-tu ?
- Kévin
- Quel âge as-tu ?
- Douze ans.
- Quand as-tu perdu ta mère ?
- Pas longtemps, pendant la fête de la musique.
- Ah oui ? De quoi est-elle morte ?
- On l’a assassinée dans un restaurant. Trois coups de fusils. Là, là et là (il montre la poitrine, l’épaule et le ventre). Il l’a tuée devant moi.
- Qui ?
- Son ami, il était jaloux. Ma mère avait quitté mon père, mais elle en était encore amoureuse.
- Où vas-tu à Paris ?
- Je vais vivre chez mon père.
Et il s’est rendormi. A son réveil, je lui ai demandé s’il voulait garder le livre. Il m’a souri. Je le lui ai dédicacé.
- Je vais le garder, me dit-il, maman aimait l’esclavage (sic).
Gare de Lyon. Le père est là, sur le quai. Un homme jeune et beau. Souriant et ému. La coupe militaire, accompagné d’un ami, un autre militaire sans doute. Scène d’amour entre un enfant et son père.
- Tu as les cheveux tout ébouriffés.
- Oui, et pleins de poux.
- Il faudra soigner ça.
- Oui, j’ai un traitement…
- J’ai plein de DVD à la maison.
- Chouette ! Et tu as la free box ?
- Non, j’ai Orange.
- Oh ! Trop nul, c’est bien la free box. Et tu as canal satellite ?
- Pas encore, mais on verra ça.
- J’aime bien les dessins animés et les séries… Regarde, c’est le monsieur qui m’a offert un livre.
- Merci monsieur, me dit le jeune homme avec un grand sourire. Je lui ai souri en retour, et nos sourires se sont effacés dans la foule.
Un nouveau quai. Celui du RER Eole cette fois. Une foule dense et noire. Une foule de banlieue, peu de métis. Contraste frappant avec cette foule blanche des théâtres d’Avignon. Je pense à mon Œdipe noir et à mon Othello. Je pense à cet enfant métis qui ramène la tragédie au cœur du monde, et son sourire d’enfant.
©Alain Foix
23 juillet 2007. Mise en page sur Belvert, avec l'autorisation expresse de l'auteur, que nous remercions, en date du 27 juillet 2007.

Les commentaires sont fermés.