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Antiquaires et folkloristes : essais ethnographiques en Centre- Ouest du début du XIXe aux premières années du XXIe siècle

Par Michel Valière.


Fondée en 1814, la Société royale des Antiquaires de France prolonge pendant quelque temps encore les activités de l’Académie celtique défunte. Elle publie ses premiers Mémoires en 1817 mais connaît la désaffection et le désintérêt de ses acteurs, peu enclins à s’engager trop avant sur des pistes où la celtomanie régnait en maître. Elle cesse ses activités vers 1830, non sans avoir produit, pendant ce laps de temps d’existence, nombre de travaux de collecte de traditions populaires1 ou des notes sur les parlers régionaux (dialectes)2 qui lui étaient parvenus par diverses voies. Elle ouvre la route aux folkloristes et ethnographes regroupés dans des sociétés savantes qui réaliseront de longues et patientes recherches, souvent très fructueuses, avant d’être marginalisés eux-mêmes à leur tour et certainement pour longtemps.
Une « société savante » du Centre-Ouest
Parmi les sociétés savantes dans les régions, dont la Société des Archives historiques du Poitou, citons pour l’exemple la Société des antiquaires de l’Ouest fondée à Poitiers au cours de l’année 1834 et qui est autorisée par décision ministérielle en 1835. Elle s’est donné pour objectif « la recherche, la conservation, l’étude, la description et la publication des monuments historiques entre la Loire et la Dordogne ». Son premier président, Charles Mangon de la Lande, alors directeur de l’enregistrement et des domaines, devait entretenir entre ses membres une émulation humaniste. Lors de la réunion inaugurale du 13 août 1834, il définit en ces termes le sens des recherches à entreprendre :
« L’archéologie a tant de branches à exploiter ; c’est elle qui va fouiller dans la poussière des peuples primitifs ; c’est à elle qu’il appartient de tracer l’histoire de leurs monuments, de leurs croyances, de leurs mœurs, d’approfondir les traditions, d’étudier avec une critique raisonnée les vieilles annales, les chroniques presqu’effacées ; de comparer entr’eux les Codes et les Lois qui se sont succédé de siècle en siècle ; par la numismatique nous retrouvons les noms, les titres des différentes magistratures, les formes judiciaires, les usages civils, religieux et militaires, les instruments domestiques et aratoires, et souvent jusqu’à la figure des plantes et d’animaux qu’on ignorait, dont on niait l’existence et qu’on a retrouvés depuis [...] C’est au fond des choses [...] qu’il faut aller fouiller et que nous devons le faire sans apparat, sans bruit et modestement, dans l’intention unique d’être utile à la Science et de faire sortir de l’oubli tant de matériaux précieux qui se rattacheront nécessairement à l’histoire d’un Pays3 [...] ».
Chacun sait ici qu’à cette époque-là le terme d’« archéologie » portait une tout autre charge sémantique qu’aujourd’hui. Il englobait plusieurs disciplines telles que l’histoire,

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1. À l’exemple de la contribution du Tourangeau A.-M. Guer[r]y (« Note sur les usages et les traditions du Poitou », Mémoire de la Société des Antiquaires de France, t. VIII, 1829, p. 451-464). Il fut l’un des modestes pionniers (oublié) des collectes « ethnomusicologiques » en Poitou auquel Arnold Van Gennep consacre le numéro n° 1306 de sa bibliographie avec cette mention : « excellent mémoire, expressément donné par l’auteur comme complément aux mémoires de Dupin et de La Revellière-Lépeaux ; souvent démarqué sans indicat[ion] bibliogr[aphique »]. Sur cet auteur, voir encore l’article de Michael Friendly, « Un Tourangeau trop discret : André-Michel Guerry (1802-1866), Mémoires de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Touraine, vol. XXI, 2008, p. 213-231.
2. Voir dans le tome 3 des Mémoires de l’Académie celtique (1809), la contribution du Vendéen Louis-Marie La Révellière-Lépeaux qui, outre un important lexique, compte trois chansons dialectales, accompagnées d’une traduction.

3. Registre Mangon de la Lande, archives départementales de la Vienne.
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l’histoire de l’art, la préhistoire, des sciences auxiliaires comme l’épigraphie, la numismatique, la sigillographie, mais aussi le folklore et l’ethnographie, l’ethnologie, enfin l’anthropologie qui confinait à l’anatomie et par-delà, à la médecine. Il correspondait plutôt à l’actuel concept protéiforme de « patrimoine » qui a été mis en exergue à partir de 1980, notamment par le ministère
de la Culture et de la Communication et qui fait florès aujourd’hui encore à travers tout le pays. Par la suite, il fut demandé à chaque membre titulaire, honoraire ou même correspondant, de s’engager à offrir, dans le mois de son admission, soit « quelque objet d’antiquité soit quelque livre ou quelque document manuscrit relatif à l’histoire des provinces de l’Ouest », initiant ainsi l’activité muséographique de la Société. C’est ainsi qu’en date du 19 mai 1836 a été enregistré sous le numéro 57 le premier don d’objet à caractère ethnographique, offert par M. de la Lande, à savoir une « plaque de garde- forestier4 de la 9e conservation, Poitiers, 1822 » qui figure toujours sur l’inventaire du musée de la ville de Poitiers et de la Société des antiquaires de l’Ouest.
D’un autre point de vue, il était spécifié que chaque membre résidant devait, « sous peine d’être réputé démissionnaire », lire ou offrir, dans les trois mois de son admission, « un mémoire ou toute autre composition», ce qui instituait une dynamique à la fois intellectuelle et éditoriale qui se consolidera au fil des années.
L’examen des publications, Bulletins et Mémoires, donne un aperçu des préoccupations d’alors. Ainsi les Bulletins des années 1856-58 intéressent-ils l’ethnographie de l’Europe. On y relève sous la plume de M. Fleury, proviseur du lycée de Douai, la contribution suivante : « Étude des diverses races qui peuplent l’Europe... Leur origine, leur caractère, leur développement ou leur décadence, les principaux traits de leur passé, les probabilités de leur avenir ». Sur les « mœurs et coutumes », on peut y noter en 1838, des notices sur les «feux de la Saint-Jean en Poitou» qui seront suivies d’articles et communications aussi bien sur les « coutumes des jours des Rois », sur les « fêtes et usages de la Pentecôte », sur les pèlerinages et les fontaines de dévotion, et autres « chroniques populaires ». Des comptes rendus et notices bibliographiques informeront les lecteurs sur l’actualité des travaux accomplis par des sociétés poursuivant des activités similaires, notamment quelques années plus tard, sur ceux publiés dans la Revue des traditions populaires.
Des contributions concernant l’Ouest et le Centre de la France, le Pays basque et d’autres territoires depuis les rives de la mer du Nord jusqu’au Maghreb, en gros l’arc atlantique, ont trouvé place dans les travaux de cette importante société (dont l’archéologie industrielle5 ; l’ethno-histoire6 etc.). Elle poursuit ses recherches aujourd’hui, orientées davantage encore vers la préhistoire et l’histoire sous toutes leurs déclinaisons, beaucoup moins vers l’ethnographie, même si une approche anthropologique peut se percevoir à travers l’une des premières communications dans les Mémoires de 1835, répertoriée sous une rubrique de «géographie humaine». Nous la devons à Armand-Désiré de La Fontenelle de Vaudoré qui traite des « Recherches sur les peuples qui habitaient le Nord de l’ancien Poitou7 ».
Ainsi, Louis Rédet traite de halles, de foires et marchés8 tant du point de vue de la mémoire, que de leur inauguration9, tandis qu’Alexis de Chasteigner propose son « Essai sur les lanternes des morts10 », travail qui fera autorité en la matière pendant un siècle et demi. Les Mémoires des années 1858-1859, inaugurent, sous la plume de Jules Levieil de La Marsonnière, une première étude11 sur les « Poésies nationales du Poitou », conférence brillante et mondaine sur un texte en langage poitevin, La gente Poitevin’rie. Le sociétaire y

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4. Bulletin du 1er mai au 1er août 1836, p. 256.

5. Par exemple Louis Redet, « De quelques établissements industriels fondés à Poitiers au XVe siècle », Mémoires de la Société des antiquaires de l’Ouest, 1842, p. 349-367.

6. Voir les études sur le chant populaire par Geneviève Massignon, l’auteur principal des enquêtes pour l’Atlas linguistique et ethnographique du Centre-Ouest, Paris, CNRS, vol. I, 1971, vol. II, 1974, vol. III, 1983.

7. Mémoires, 1835, p. 75-111, avec des illustrations.

8. Mémoires, 1845, p. 61-97.

9. Mémoires, 1853, p. 147-162.

10. Mémoires, 1843, p. 275-304, ill.

11. Mémoires, 1858-1859, p. 301-323.

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développe, sur une métaphore culinaire et gustative, le thème du « goût du terroir ». Léo Desaivre, entre autres, écrit sur Mélusine (1884), Paul Rambaud s’intéresse au « rôle des femmes » dans l’assistance publique à Poitiers (1909). Enfin je voudrais terminer ce rapide tour d’horizon en citant la magistrale thèse de Nicole Pellegrin, publiée dans les Mémoires de 1979-1982 : « Les bachelleries : organisations et fêtes de la jeunesse dans le Centre-Ouest, XVe-XVIIIe siècles », thème qui trouva un écho contemporain et notamment dans le Mellois.
Le groupe de travail réuni pour le 150e anniversaire de la Société a établi un certain nombre de rubriques dont quelques-unes seulement, une portion congrue, ressortissent aux pratiques de l’ethnologie pour classer les articles dans le Bulletin, ainsi que les Mémoires12 :
- Liturgie - Musées, collections privées, expositions - Objets mobiliers - Philologie, étymologie, toponymie -Usages et croyances populaires13.
Autant dire qu’aujourd’hui, la quasi-totalité des contributions traite d’histoire, d’histoire de l’art, d’archéologie et de numismatique. J’ajouterai toutefois qu’il ne tiendrait qu’aux ethnologues de faire des propositions de communication susceptibles de prendre place dans la nouvelle Revue historique du Centre-Ouest, qui a succédé au Bulletin de la Société des antiquaires de l’Ouest et des musées de Poitiers, remis au goût du jour.
Le régionalisme en action avec la Société du costume poitevin (1907-1958)
À la fin du XIXe siècle, le mouvement régionaliste impulsé en France par Jean Charles- Brun, et qui avait pour ambition la volonté décentralisatrice dans le dessein d’une revitalisation de la France provinciale économique, sociale qui serait en même temps intellectuelle (culturelle)14, trouve naturellement un écho sur les terres du Centre-Ouest. Parmi les érudits et intellectuels niortais qui revendiquaient leur action comme une forme de patriotisme local, Gustave Boucher, avait quitté sa ville pour la capitale où il exerçait la fonction de bouquiniste sur un quai de la Seine. Rénovateur modéré du folklore et agent convaincu de la prise de conscience régionaliste, c’est lui qui met sur pied le Congrès de Niort de 1896.
Pour ce faire, il avait, dès 1893, créé la Société du costume poitevin en s’appuyant notamment sur l’homme de lettres Henri Clouzot et sur le conservateur du musée Henri Gelin qui considérait que la coiffe féminine était «un signe de haute valeur ethnographique15 ». Il donne à ses activités une ouverture beaucoup plus large que ne le suggérait le titre de la société. Puis en 1895 il exposa à la Sorbonne, sous l’égide de Gaston Paris, le programme de la Société nationale d’ethnographie et d’art populaire, dont le comité comptait des noms tels que l’académicien André Theuriet, Vincent d’Indy, Paul Sébillot, Puvis de Chavannes et d’autres personnalités du monde des arts et des lettres.
Le Congrès, qui se déroula du 22 mars au 28 juin 1896 à Niort, parrainé par autant d’intellectuels, ne manqua pas d’intéresser aussi bien le clergé (n’avait-il pas songé à restaurer tout l’art religieux !) et la bourgeoisie que les familles aristocratiques, les artisans, artistes et commerçants. Avec peu de moyens (c’est peu dire puisqu’il laisse un certain déficit), Gustave Boucher assura le montage d’une exposition et le déroulement des manifestations. Si l’on en croit Henri Clouzot, ce fut un « magnifique programme »

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12. Voir la contribution de Marie-Paule Dupuy, Maryse Redien-Alessio, Hélène Richard, « Table des bulletins et des mémoires (1834-1984), dans Cent cinquantenaire de la Société des antiquaires de l’Ouest, Mémoires de la la Société des antiquaires de l’Ouest, t. XVII, 1983-1984, Supplément au Bulletin, 4e trim. 1983, p. 31-380.

13. Citons pour l’exemple, dans les Mémoires de 1845, la contribution de Gérasime Lecointre-Dupont: « Mémoire sur le miracle des clefs et sur la procession du Lundi de Pâques », (p. 209-256).
14. Jean Charles-Brun, Le Régionalisme, Paris, CTHS, 2004 (1re éd. 1911).

15. Natacha Mémeteau, Histoire des recherches liées au folklore dans les Deux-Sèvres, de la fin du XIXe siècle aux années 1940, Poitiers, université de Poitiers (Faculté des sciences humaines, département d’histoire), 1991, p. 12.

 

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exécuté par le patient et érudit folkloriste Henri Gelin16, fin connaisseur des costumes et parures et en particulier des coiffes d’entre Loire et Gironde. La carte qu’il en établit fait toujours référence dans ce domaine. La Société nationale d’ethnographie et d’art populaire en assure l’édition grâce à la relation confiante entre Gustave Boucher et le Père Bluté, alors directeur de l’imprimerie des moines bénédictins de Ligugé (Vienne), un important volume illustré de 479 pages réédité par les éditions Danièle Brissaud à Poitiers en 1977. Ce premier congrès fut suivi de deux autres, l’un en 1897, à Saint-Jean-de-Luz, au Pays basque, riche d’un volume tout aussi copieux, également imprimé à Ligugé, l’autre en 1898, à Honfleur, en Normandie, présidé par Boucher.
On doit encore à Boucher (qui préparait son oblature à Ligugé), grâce au mécénat bénédictin, seize numéros de la revue régionaliste Le Pays Poitevin qui entraînent pour ses promoteurs une déroute financière.
Une régionaliste, folkloriste inspirée : Francine Poitevin
Mais d’abord, qui se cache derrière le pseudonyme de Francine Poitevin17 ? Celui-ci traduit, on le devine sans peine, le désir profond d’une femme d’affirmer une double appartenance : nationale par le prénom hypocoristique et régionale par le patronyme. Il s’agit en fait, du point de vue de l’état-civil, de Marie-Blanche Paillé, née le 10 avril 1869, à Chaunay (Vienne), un pays de « terres rouges à châtaigniers », fille de François Paillé, distributeur des postes du lieu et de Zoë Airault. Elle épouse Émile Gilot, son aîné (1861- 1923), également instituteur, décède à Poitiers le 17 août 1946 et repose au cimetière de Chilvert, à Poitiers.
Plutôt « spécialisée » dans les cours préparatoires de l’enseignement élémentaire, sa carrière professionnelle d’institutrice la fait voyager de poste en poste du sud du département de la Vienne, au nord et nord-est18, vraisemblablement occupant des postes de remplacement, du moins au début ; et ce n’est qu’au cours de sa retraite, à partir des années 1920, qu’elle se consacre , et ce jusqu’à la fin de sa vie, à la recherche de « son passé », dans un esprit et avec le flair et la passion d’une collectionneuse.
Pour les folkloristes et les ethnographes de la France, en tout cas au moins pour ceux du Poitou-Charentes et des Pays de la Loire, ce n’est pas tout à fait une inconnue. En effet, elle correspondait avec Georges-Henri Rivière qui la saluait du titre amical de « princesse de l’âtre », et l’un de ses ouvrages (1938) fut préfacé par Jean Charles-Brun, alors président de la Fédération régionaliste française en des termes affectueux et élogieux :
« Il court, à travers le livre de Madame Francine Poitevin, comme un souffle de tendresse. C’est pieusement qu’elle a travaillé19 ».
Elle est l’auteure de plusieurs plaquettes et ouvrages littéraires ou ethnographiques, certes peu répandus, mais l’un d’entre eux, Arts et traditions populaires (s.d. [ca 1932], Poitiers, Imp. de l’Union), catalogue permanent du musée régional, au musée de l’Hôtel de Ville, à Poitiers, ouvrage de mélanges inspiré autant par les ouvrages du recteur Léon Pineau, de Jérôme Bujeaud, sur la chanson que par les plasticiens (peintres et graveurs : dont A. Bessé, et le photographe et sculpteur Jules Robuchon) a longtemps servi de référence quasiment unique dans ce domaine, en prolongement de l’ouvrage auquel elle se réfère à l’évidence, La Tradition en Poitou et Charentes (1897).
Plusieurs travaux lui ont déjà été consacrés :
- le catalogue d’accompagnement d’une exposition réalisée conjointement par le musée Sainte-Croix (Poitiers) en 1986, par Marie-Christine Planchard, conservateur au musée et

 

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16. Henri Clouzot, « Le grain qui n’a pas levé », Bulletin de la Société historique et scientifique des Deux-Sèvres, t. XIII- n° 2 et 3, 2e et 3e trim. 1966, p. 186 et passim.

17. Marie-Christine Planchard et Michel Valière, Francine Poitevin ou l’ethnographie au musée, musée de la Ville de Poitiers et de la Société des Antiquaires de l’Ouest, 1986.
18. Elle enseigna à Civray (1-9-1989), Chaunay (1-1-1890), Vivonne (1- 4 -1890), Moncontour (1-11-1892), Saint- Savin (1-3-1896), Châtellerault (4 - 6 -1898 –1917).

19. Francine Poitevin, Contes et légendes du Poitou, Niort, éd. Corymbe, 1938, p. 11.

 

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Michel Valière, alors ethnologue régional à la direction régionale des Affaires culturelles, avec un avant-propos de Michel Rérolle, alors conservateur des musées de Poitiers ; - un article par mes soins, à l’invitation d’Anne-Marie Thiesse, dans un numéro d’Ethnologie française (« Régionalismes », XVIII, 1988, t. 3) : « Une institutrice folkloriste, Francine Poitevin » ;
- un article « Portrait d’une femme ethnographe, Francine Poitevin », par Marie-Christine Planchard, dans La Revue du Louvre (1990, numéro sur « L’ethnographie au féminin », sous la direction de Claudette Joannis) ; - un article « Francine Poitevin : passion et convictions » par Philippe Blonde et Romain Mudrak, dans le Picton (n° 156, nov.- déc. 2002, p. 2-6). Ces deux articles, s’appuyant et reprenant parfois de très près les deux travaux précédents. Ajoutons deux articles dans un périodique local, le Bulletin de l’ASAHE de Chaunay (n° 2 juin 1990 ; n° 4 oct. 1992).
Les reproches généralement faits aux méthodes pratiquées par les folkloristes du XIXe comme de la première moitié du XXe siècle portent essentiellement sur leur caractère passéiste, particulièrement pour Francine Poitevin, comme sur leur volonté de retrouver un état initial, un âge d’or mythique : « Il n’y a que le passé de vrai ! », m’a-t-on affirmé sans ambages. La critique met en avant une tendance affichée à la manipulation du binarisme de catégories discutables pour ne pas dire inefficaces, telle l’opposition savant/populaire, ou encore tradition/modernité.
Les méthodes des folkloristes et des chercheurs de la fin du XIXe siècle ont été désavouées, voire dénigrées pendant tout le XXe siècle. Cependant, elles ont permis de développer la discipline ethnologique par une connaissance approfondie des anciennes provinces françaises, connaissance bien souvent controversée. L’important était d’effectuer des enquêtes intensives, de compiler le plus de témoignages possible sur un « patrimoine » que l’on estimait généralement en voie de disparition et dont la diffusion semblait laisser croire que c’était la seule méthode susceptible d’en assurer largement la survivance. Cet état d’esprit, cette certitude largement relayée par la population comme par la plupart des édiles, fut à l’origine de bien des incompréhensions avec des personnalités comme Francine Poitevin, mais aussi avec des enquêteurs du milieu associatif, autant de la SEFCO que de l’UPCP...
Leurs travaux, bien que toujours plutôt controversés, ont été revisités et leurs résultats réutilisés et réinterprétés par des ethnologues20, des sociologues21 et plus généralement par les anthropologues du XXe siècle.
La Société d’études folkloriques du Centre-Ouest
Créée en novembre 1961 sous la première présidence de Raymond Vignaud, connu sous le pseudonyme de Daniel Hervé, cette « société » à structure associative, conformément à la loi du 1er juillet 1901, se donne, en dépit d’un titre-écran, une posture ethnographique qui devra sans cesse se renégocier dans une dialectique études folkloriques/promotion du ou des « patois » d’entre Loire et Gironde. En effet, parmi ses membres fondateurs, des personnalités ressortissaient plutôt au domaine de la pratique de l’étude et de la diffusion des parlers charentais, gabayes, poitevins, saintongeais, vendéens, dans un émiettement topographique répondant aux aspirations et aux représentations de chacun. Ainsi, Geneviève Massignon, du CNRS, ayant alors en charge les enquêtes pour l’Atlas linguistique et ethnographique de l’Ouest compte parmi les membres fondateurs. On lui doit la sixième livraison du tome 1 (juil.-sept. 1963) : « Une noce à Montjean (Charente) d’après la fille d’un musicien d’autrefois. »
De nombreux passionnés et érudits rejoignent progressivement la SEFCO, nombre d’entre eux vouant un profond respect, sinon un culte à un «barde» défunt, Goulebenèze, alias Évariste Poitevin, qui a publié dans des feuilles locales et autres

 

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20. C’est le cas de Catherine Robert reconsidérant à la faveur de son diplôme à l’EHESS (1985) les résultats des compilations (des années 1930-40) de prières du savant médecin neuro-psychologue Henri Ellenberger dans l’est du département de la Vienne, en Haut-Poitou, lui-même auteur d’une Histoire de la découverte de l’inconscient, conduite avec une méthodologie d’inspiration ethnologique.
21. Je pense ici aux travaux sur le mariage et la famille de Martine Segalen et de Michèle Salitot en Poitou protestant.
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périodiques dont le Subiet, journal patoisant fondé en 1901 par Daviaud, imprimeur de Matha (Charente-Maritime), qui cesse de paraître en 1959. Le Bulletin de la Société d’études folkloriques du Centre-Ouest vient alors raviver le souvenir du Subiet pour en prolonger la forme d’esprit et la fonction sociale, à savoir créer de l’écrit dialectal, dans l’un des parlers du « groupe poitevin-santongeais22 » en Centre- Ouest et dans un humour revendiqué parfois comme identitaire (essentiellement « saintongeais »).    Ainsi,    après    trois    années    d’articles    sur    des    thèmes    d’inspiration ethnographique, le Bulletin opère une première mutation en consacrant son numéro d’avril-juin 1965 à la publication de « pièces patoises ». À partir de cette césure, le Bulletin accole à son titre initial la mention : « et sa publication patoise le Subiet ».
Il faut attendre le numéro de septembre-octobre 1995 pour que la Société introduise dans son intitulé la mention «ethnologie» en lieu et place «d’études», non sans avoir préalablement attribué à la revue le titre Aguiaine dès 1976. Dans la pratique, une controverse quasi permanente oppose les tenants de l’ethnographie (qui organisent un modeste colloque biennal depuis 1987) à ceux qu’intéressent seulement le supplément « patoisant ». Cette opposition se concrétise dans les librairies d’occasion où l’on ne trouve généralement que le bulletin lui-même, l’encart dialectal ayant été mis de côté. On se débarrasse de « l’ethno », mais l’on conserve pieusement les textes patois de création récente ou les morceaux d’anthologie réédités.
Le premier président, conscient du changement d’époque, et avec un goût affirmé de la collection, souhaitait moderniser les pratiques de collecte de terrain et de communication des résultats. Ainsi, sensible à ce que désormais, avec l’UNESCO, nous appelons le patrimoine immatériel, il m’adressa une lettre datée du quatorze octobre 1967 en ces termes :
« [...] Je vous soumets une idée qui m’était venue, celle de constituer une association d’amateurs d’enregistrements de documents folkloriques de nos régions du Centre-Ouest : chansons, noëls, musique de danses, pièces patoises, pour lesquels seraient faits des enregistrements limités au nombre des adhérents à la formule, qui paieraient les disques en souscription avant leur sortie » 23.
Il ne met pas en œuvre cette idée, que développera, en revanche, à partir de 1968 une association de jeunesse et d’éducation populaire : l’UPCP, dont plusieurs des acteurs étaient déjà membres assidus de la SEFCO.
L’UPCP, Union Poitou-Charentes et Vendée pour la culture populaire
C’est dans la mouvance des années 1968 que s’est développée en Poitou-Charentes et Vendée une Union d’associations préexistantes fondatrices et en premier lieu de celles des Pibolous, et de La Marchoise, regroupant des passionnés et amateurs de musiques de transmission orale, chants, danses, mais aussi de langue régionale, à l’époque nommée « patois » ( poitevin, charentais, saintongeais), traité aujourd’hui comme « langues de France » 24 : le poitevin, le saintongeais, voire l’occitan (limousin-confolentais).
Ces associations ont, dans un premier temps, organisé leurs actions sous un même « labarum » :    recherche,    diffusion,    expression.    Ainsi,    par    le    truchement    de regroupements, week-ends, stages, certains acteurs se sont initiés à la collecte ethnographique, d’autres à la pédagogie de la danse populaire, parfois de la chanson25, ou de « la » langue. Tous, en général se sont sentis concernés par les émotions liées à

 

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22. Sur cette notion, Jacques Duguet, « Parlers et littérature patoisante », Charente–Maritime, Paris, Bonneton, 2001, p. 164.

23. Documentation personnelle.

24. Voir les travaux et publications de Liliane Jagueneau, Jean-Jacques Chevrier, Pierre Gauthier, Michel Gautier, Jean-Léo Léonard, Jean-Loïc Le Quellec, Éric Nowak, André Pacher, Vianney Pivetea, mais aussi, avec une approche un peu différente, James Angibaud., Ulysse Dubois, Jacques Duguet, Jean-François Migaud, Michel Renaud, pour ne citer que quelques noms d’ardents défenseurs associatifs, à des degrés divers.
25. Citons par exemple le travail fait avec des collégiens (1976 à 1985) et qui a donné lieu à un article de Michèle Gardré-Valière, « Les sept cahiers aux 266 chansons d’une paysanne poitevine », Aguiaine, n° 240, janv-fév. 2004, p. 3-36.

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l’expression : chorégraphie, musique orale, arts de la parole, scénographie, régie-son ou lumière. Au fil des ans, plusieurs structures se sont dotées d’un équipement (fermes culturelles des Gens de Cherves, ou de Culture populaire et Loisirs à La Cabasse de Vitré ; Centre culturel La Marchoise à Gençay...), et l’UPCP d’un espace administratif collectif, nécessaire à la mise en cohérence de l’ensemble : d’abord à Pamproux, puis sur l’aire autoroutière des Ruralies, aujourd’hui enfin à la Maison des cultures de pays-Mésun André Pacher26, dans le quartier médiéval de La Vau Saint-Jacques à Parthenay. Ce faisant, des spécialisations au sein de l’union se sont fait jour, comme par exemple Métive qui s’est orientée, sous l’impulsion de Jany Rouger, alors président, vers la diffusion culturelle et le spectacle vivant, ou encore le CERDO, Centre d’études et de recherche sur la documentation orale, longtemps animé par Jean-Louis Neveu.
Une mention particulière doit être faite à la création d’un secteur édition, lancé initialement dans un esprit coopératif, qui se poursuit avec une logique d’entreprise sous forme d’une société anonyme « à directoire et conseil de surveillance » : Geste édition, qui s’est dernièrement dotée en outre d’un Cercle des auteurs. Cette maison d’édition, dirigée par Olivier Barreau, occupe la première place dans la région avec la publication d’une centaine de titres par an : récits de vie, travaux d’histoire, monographies patrimoniales, carnets de voyages. Elle exprime un humanisme fondé sur l’étude des pratiques populaires, les arts et les sciences du langage. Elle développe, parallèlement à son activité éditoriale, un service de diffusion ouvert actuellement à une centaine d’autres éditeurs régionaux. Enfin, associée avec un libraire rochelais, Geste édition cogère une librairie classique à Niort.
En une quarantaine d’années, des loisirs d’éducation populaire en milieu rural, en direction de la jeunesse, ont donné naissance à tout un secteur professionnel en région : animation culturelle, recherche et gestion d’archives orales, musiques traditionnelles et arts de la parole (formation, enseignement, spectacles vivants), édition (disques, livres) en partenariat avec certaines collectivités (associations, autres éditeurs, laboratoires universitaires, communes, départements, Région, État).

 

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26. André Pacher (1932-1998), co-fondateur de l’UPCP en fut aussi le premier président de 1968 à 1979. Après son décès, la Maison des Cultures de pays a pris son nom.


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Bibliographie
Aguiaine : revue de la société d’ethnologie et de folklore du Centre-Ouest (1962).
Bulletin de l’association régionaliste poitevine.
CHARLES-BRUN Jean, Le Régionalisme, Paris, CTHS, 2004 (1re éd. 1911).
CLOUZOT Henri, « Le grain qui n’a pas levé », Bulletin de la Société historique et scientifique des Deux-Sèvres, t. XIII- n° 2 et 3, 2e et 3e trim. 1966.
COLLECTIF, Érudits et savants, numéro thématique de la Revue historique du Centre Ouest, t. VII, 1er semestre 2008, Poitiers, Société des antiquaires de l’Ouest, 2008.
COLLECTIF, La Recherche sur les ethnotextes : réflexions pour un programme, Actes de la table ronde du CNRS, La Baume-les-Aix, 13 et 14 oct. 1980, Paris, CNRS, 1984.
DAVAINE Christian, « Le Centre culturel de la Marchoise », Tradition et innovation culturelle dans le milieu rural, Paris, Centre national d’art et de culture Georges Pompidou, 1982, p. 42-46.
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Commentaires

  • texte intéressant.

    J'en ai d'ailleurs fait un tirage papier pour la bibliothèque de la Société archéologique de Touraine.

    J'aimerais être averti si, à l'avenir, le texte était publié dans une revue savante.

    Tout texte de ce type m'intéresse.

    Cordiales salutations

  • Il n'existe que dans une version virtuelle au CTHS, lors d'un colloque à l'initiative de Jean-René Trochet. Mais je n'arrive pas à trouver l'URL. Le feriez-vous, vous trouverez des com. susceptibles de retenir votre attention.
    Cordialement et merci de votre bonne visite.

  • salut je suis un artiste folkoriste jai un groupe ici ou maroc et je vs faire des connasance avec voutr zssaia..

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