16.01.2007

Un mot de Rebecca sur "un fond à la dérive"

J'ai lu avec interet ce que vous avez écrit au sujet des difficultés de
conservation du fond sonore que vous avez créé...
Evidemment c'est un problême de fric mais surtout aussi de force d'inertie ?

Je ne sais pas comment on pourrait faire... Moi quand je pense à ce
problême c'est aussi parce que depuis deux ans maintenant je travaille
avec la matiére "son". J'ai des connaissance en ce qui concerne
l'acquisition numérique, montage, mixage et je connais des personnes
ressources qui savent m'aider ou mettre à ma disposition leur talent
dans ce domaine.

Avez vous fait des demandes de subventions ou des choses comme ça ? Est
on obligés d'attendre que l'université réalise l'importance de ce fond ?
Mais peut etre en est elle la proprietaire maintenant ?

Voila, tout ça pour vous dire que je veux bien, si vous avez besoin de
moi (dans la mesure de mon emploi du temps musclé) penser avec vous à
l'archivage de votre fond. Ou même suivre de loin vos démarches quand à
sa sauvegarde.

Je pense qu il y a encore quelques solutions à trouver pour cela ! Il le
faut !
Bien à vous,
Rébécca

Note du Pilote:
Merci mademoiselle Rébécca de votre intérêt. Votre réaction ne m'étonne pas.
Je me souviens bien de vos premiers pas en socio ; de votre passage remarqué au cours d'ethnographie de la France, de vos investigations sur la ville remarquable et pourtant trop méconnue de Rochefort-sur-mer, enfin de votre émigration chez les documentaristes dont votre tournage sur la Place de la Liberté. L'image, le son, les questions de société vous passionnent, la dynamique de groupe aussi, au travers de votre association...
Je tâcherai de vous tenir au courant des "avancées" ou du "retrait", des solutions alternatives éventuelles qui ne manqueront pas de se faire jour.
Merci encore de votre concours.

14.01.2007

Archives sonores en difficulté

Didier Bouillon,
Président de la Section
« Anthropologie sociale, ethnologie et langues régionales » du
Comité des Travaux Historiques et Scientifiques (CTHS)

communique:

Nous ne pouvons que nous indigner devant l’incurie dont font preuve les responsables de la conservation du Fonds Valière.

Il n’est pas utile de rappeler ici tout l’intérêt de ce fonds, qui a servi et sert encore aujourd’hui de référence, tant dans le domaine des ethnotextes que dans celui des langues régionales, pour ne citer qu’eux. Mais, nous le savons tous, le support magnétique est extrêmement fragile et se dégrade avec le temps ; d’autre part, les matériels qui en permettent une lecture performante se raréfient de jour en jour. À titre d’exemple, les archives sonores de FR3 Guyane ne sont plus consultables aujourd’hui, faute de magnétophones encore capables de les lire.
La numérisation des bandes ne constitue pas une opération à réaliser lorsqu’un supplément de subvention le permettra, ou à l’occasion d’on ne sait quelle opération médiatique, mais une nécessité dont l’urgence requiert qu’elle fasse l’objet d’une priorité programmée. La décentralisation a donné aux régions de nouvelles compétences, les centres universitaires s’organisent en pôles régionaux : sauront-ils être à la hauteur des nouvelles missions qui leur sont confiées ?

Un fond à la dérive : Le Fonds Valière à La Bibliothèque Universitaire de Poitiers: une Belle au Bois dormant ?

Ceci est une bouteille à la mer , à laquelle plusieurs visiteurs ont déjà répondu... et s'en sont émus. Nous laissons flotter encore quelque temps cet "objet"...
Ce fonds d'archives sonores (1965-200x) voulu et créé en 1974 à la la Faculté des lettres et des Langues de l'Université de Poitiers, L'Office Audio-Visuel, La Bibliothèque Universitaire qui avait tenu à une certaine époque à le signaler au titre du Patrimoine des bibliothèques, n'a pas connu d'accroissement signaficatif depuis plusieurs années, puisque l'inventaire et le catalogage ne sont pas assurés depuis plus de 10 ans, et aucun projet de conservation par numérisation de ce patrimoine (sur support particulièrement vulnérable) n'a été entrepris.
Le Fonds actuellement représente 5 à 6OO bandes magnétiques sur les 2500 potentielles... que nous conservons à notre domicile près du jardin de Belvert.
Nous rappelons que nous n'étions pas personnellement demandeurs à l'époque et que nous avons accepté de mettre notre fond à la disposition du public, à titre gracieux, sur une sollicitation expresse de la "puissance "publique universitaire, dont nous avons tôt compris son "impuissance" à agir aux marges de son activité fondamentale.
Faudra-t-il envisager de délocaliser vers le Québec, par exemple, ce fonds documentaire exceptionnel réalisé surtout dans le Centre-Ouest de la France, mais aussi dans les territoires d'OC... ainsi que dans d'autres régions ou pays d'Europe ?
Amis lecteurs et visiteurs, chercheurs ou simples curieux passionnés de culture populaire, de parlers locaux (oc, oïl) ou régionaux, de chansons, de contes, de récits de vie... contribuez à "réveiller" la Belle au Bois dormant sur les rayonnages vieillots et empoussiérés du cagibi où les phonogrammes ont été relégués et laissés quasi à l'abandon, sous clef, cependant.avec quelques proches et amis. Cette mémoire, c'est peut-être la vôtre, celle de vos amis, de vos aïeux... Préservez-la au moins pour vos propres descendants.

Une visiteuse en ce matin du 10 janvier nous a donné une piste de réflexion :

"...pourquoi, si l'Université ne fait rien, ne pas s'adresser aux
Archives départementales. De plus en plus (Lot, Cantal, Tarn et ailleurs) se
créent des départements d'archives sonores et audiovisuelles dans les A. D.
qui sortent du "tout papier" ...
C'est ainsi que les collectes de Xavier Vidal sont entrées dans les AD du
Lot à Cahors, provoquant ainsi la création de la section archives sonores et
permettant de créer un poste pour une ethnologue (Dominique Saur)... J.B."

Merci madame J. B. de cette intervention. Je pense que nous allons étudier sans tarder cette situation alternative.
J'avais confiance en l'État, en l'Université, en l'Université de Poitiers... à laquelle ce fonds était destiné sans contrepartie autre que d'en assurer conservation et consultation... ce qui est déjà beaucoup. Raison invoquée: Manque de moyens... J'ajouterai de .... (chacun mettra ce que bon lui semble).
Ce fonds, souvent cité en exemple vu la date des collectes (a/c 1965) et de son ouverture (1969 à la BNF et 1974 à la B.U. de Poitiers) a été longtemps considéré comme pionnier, venant combler le "retard français" en ce domaine dont a parlé l'historien Philippe Joutard ("Ces voix qui viennent du passé", Paris, Hachette, 1983, p. 126 sq.). Il a vu défiler des utilisateurs, généralement universitaires d'Allemagne, d'Australie, du Danemark, d'Écosse,de Suisse, de Kabylie... et naturellement des enseignants et des étudiants de l'Université de POITIERS et d'ailleurs.

Il en est qui verraient bien partir ce fond au Québec , ou en Acadie, "puisqu'il y a preneur". Nous ne savons pas encore s'il ya preneur, mais nous le subodorons et allons le savoir très rapidement, puisque nous préparons pour le mois de mars, avec Jean-Nicolas de Surmont, belgo-québécois, un ouvrage de miscellanées en hommage au folkloriste Québécois Conrad Laforte, auteur d'importants travaux sur la mémoire contée et chantée du Québec, de la Belgique et de la "Vieille France". En tout état de cause, ces archives orales, inédites pour l'essentiel, sont une partie de la mémoire collective qui vient compléter sans les remplacer les traces écrites archivistique, l'histoire locale
ou même la littérature régionale, régionaliste ou "universelle". Il est vrai, personne n'a mieux décrit un comice que Flaubert, et Millet a immortalisé des émotions du monde rural... Mais nous eu la chance, peut-être, l'énergie aussi et surtout, et nous avons pris soin de réveiller des sons, des voix d'un autre âge, des textes dont certains s'enracinent au Moyen-äge, parfois plus loin encore, beaucoup au XVIe siècle.
Ces archives perdues, ces traces irremplaçables seront à jamais effacées.
C'est vrai, il est des choses plus importantes sur terre, tant d'enfants qui meurent de faim, d'abandon, de violences, mais ceci n'est pas de la même nature et ne se traite pas au même endroit. Nous y participons aussi, à notre façon, mais sur d'autres territoires qu'il n'y a pas lieu de rendre public.

09.12.2006

Appel à collaboration par nos collègues ibériques

Estimados amigos:

Nuestra revista electrónica Culturas Populares está a punto de sacar a Internet su número 3, al que se podrá acceder de forma libre y gratuita (ya se puede acceder en el resto de los números) en la dirección

www.culturaspopulares.org/

Todos vosotros, que os distinguís por vuestra labor de recuperación y de estudio de tradiciones orales y populares muy diversas, estáis invitados a colaborar, del modo que gustéis, en los próximos números, con cualquier artículo, estudio o material que consideréis interesante.

Estamos en pleno proceso de crecimiento, y crecer con vosotros será un privilegio.

Saludos cordiales. Y os esperamos.

José Manuel Pedrosa
Santiago Cortés
Culturas Populares: Revista Electrónica
www.culturaspopulares.org/

14.09.2006

CORPUS ORAUX: Guides des bonnes pratiques

La DGLFLF du ministère de la culture et de la communication vient de publier un ouvrage (vraiment spécialisé) destiné aux chercheurs (linguistes, ethnologues, historiens, sociologues etc...) qui collectent et diffusent des archives sonores. Cet ouvrage (192 pages; 14 €) a été ccordonné par Olivier Baude (olivier.baude@culture.gouv.fr) et édité (2006) par CNRS-Éditions (Paris) et Les Presses universitaires d'Orléans. Selon le coordonnateur "la rédaction de ce guide représente une expérience unique"; elle réunit : chercheurs universitaires et du CNRS, conservateurs, juristes et informaticiens pour élaborer une démarche commune dans le respect de la loi et de l'éthique".
(une version anglaise est en cours, qui sera suivi d'une version en espagnol...)

O.Baude , dans un argumentaire (Culture et Recherche, n° 109, été 2006, p. 2) rappelle que " de nopmbreux documents sonores uniques, conservés sur des supports physiques en fin de vie (bandes magnétiques), sont voués à disparaître à tout jamais dans un délai bref..."
À Belvert, nous ne pouvons qu'espérer que les instances dirigeantes de l'université de Poitiers: Présidence, direction des UFR de lettres et langues; de sciences humaines; de la Bibliothèque universitaire (lettres) qui ont en charge depuis 1974 le Fonds Michel Valière, actuellement en déséhérance alors qu'ils ont souhaité l'obtenir et en ont fait un titre "patrimonial" en un moment donné, se jettent sur cet ouvrage... Belvertissimes, et autres visiteurs:Animuliens et autres demandez des comptes sur un patrimoine qui a été donné (ah, si seulement on avait songé à le vendre, peut-être sa valeur en eût été plus grande et mieux considérée... songeons-y).
Merci de votre patiente lecture, chers visiteurs "abonnés" ou en simples promeneurs d'un soir dans notre paisible jardin.

25.02.2006

Un camelot à la foire de Gençay (Vienne)

(Article de Michel Valière, paru dans Aguiaine, Bulletin de la Société d'Ethnologie et de Folklore du Centre Ouest.)


Dans le cadre de diverses missions (CNRS, Phonothèque nationale), promenant mes micros sur les champs de foire et marchés agricoles les plus divers tels que Gençay, L’Isle-Jourdain (Vienne), Lezay ou Parthenay (Deux-Sèvres), Saint-Chély-d’Apcher (Lozère), Barcelos (Nord-Portugal), Debrecen (comitat Hajdú-Bihar, Hongrie), Neufchâteau (province de Luxembourg, Belgique), il m’a été donné à maintes reprises d’enregistrer du bruit, des sons, des paroles, tout un univers sonore particulier dans lequel baignent autant les populations locales, que celles nomades ou de passage.
À partir de 1972, en tant que membre de l’Équipe de recherche associée (ERA 352 — CNRS), dirigée et animée par le Professeur Jean-Louis Fossat, j’ai eu l’occasion de collaborer régulièrement aux travaux de l’Institut d’Études méridionales à l’Université de Toulouse II — Le Mirail. C’est dans ce cadre-là, qu’éleveurs, marchands de bestiaux et de volaille, étalonniers, mais aussi artisans, commerçants, ont été tantôt écoutés, observés et « croqués sur le vif », tantôt sollicités à partir de questionnaires spécifiques pour enregistrer in situ leurs savoirs techniques et professionnels dans une perspective sociolinguistique . Il en a résulté un ensemble de phonogrammes déposés, selon les circonstances, à la Phonothèque nationale, à Paris, à l’Université de Toulouse II — Le Mirail, à la Bibliothèque universitaire de Poitiers et, dans certains cas, au Centre culturel la Marchoise, à Gençay (Vienne). Si quelques-uns ont donné lieu à des études, présentations ou publications, d’autres, en revanche, demeurent encore à l’état de friche, constituant une réserve d’archives sonores en attente d’exégètes ou plus simplement d’usagers .
Parmi celles-ci, figure la « performance » au sens linguistique, d’un habile et facétieux camelot, rencontré un jeudi de printemps 1972, sur le champ de foire de Gençay — qui m’est le plus familier de tous et dont je propose ici une translittération.
Ce « marchand de chaussettes » s’était installé à l’angle de la Route de Civray et de la Rue du 8 mai, devant la Maison familiale rurale. Me trouvant en « pays de connaissance », une interaction rapide s’établit rapidement entre lui et moi, et, par-delà, avec les clients et badauds attroupés.
Écoutons-le attentivement :

[…] « Tiens, dites-donc les amis !
C’est moi le roi de la chausse. Le roi de la chaussette, c’est moi.
Eh bien, écoutez : une paire... Parlez, i m’enregistre. Ah, moi, ça, terminé ! I va me faire rougir. Tiens, la deuxième paire... Je suis un timide, moi. La troisième paire, j’en fais cadeau. Tiens... la quatrième, c’est un supplément.
Eh bien, écoutez Monsieur, parce que je suis là, je vous fais des prix cadeaux, des prix d’amis. La cinquième, c’est pour la fête des pères. Donnez-moi mille balles !
Ça intéresse-t-y quelqu’un ? Je parle pour vous, là, hein, je parle pour vous, je fais... je fais ça pour vous.
Tiens, maman, ça vous intéresse au fait ? Ben j’arrête. Terminé, coupez !
Tiens les amis. (Le camelot frappe alors dans ses mains)
La deuxième paire, Monsieur, c’est un prix cadeau, un prix d’ami. Tenez, Monsieur, parce que je suis là pour faire plaisir à toutes et à toutes. Pour la fête des pères, Monsieur, faut en profiter. Venez voir, non mais, j’insiste, Monsieur... Monsieur, mais venez, j’insiste, Monsieur.
Tenez, la troisième paire, Messieurs dames, j’ai dit que j’en ferai cadeau. La quatrième, c’est par-dessus le marché...
Tenez, les amis, j’ai bien dit : vous êtes tous des amis... on est tous des copains, on est tous des frères ! La cinquième, c’est pour la fête des pères, donnez-moi mille balles ! Tenez, mille balles pour la poignée, ça intéresse-t-y quelqu’un ? Tè, voyez-vous, ça intéresse plus personne maintenant !
Ho ! Messieurs...Mons.mais, dites Monsieur, non, venez voir, j’insiste, non mais, j’insiste, parce que tous les hommes maint...(brouhaha de voix de femmes), les hommes, les hommes, les hommes ont le droit de choisir quand même ce qu’ils veulent et ce qu’ils désirent (brouhaha de voix). Je vous fais un prix d’ami. Je vous fais une paire, tiens, deux paires, la troisième, je vous en fais cadeau. Tiens, écoutez hein, prenez ce que vous voulez, moi, j’insiste pas. La quatrième (bruit de moteur), c’est à vous de décider. Pour vous décider, j’ai bien dit : pour vous décider, donnez-moi, disons cinq.p, donnez-moi mille francs pour les cinq paires
( court syntagme inaudible).
Venez voir quand j’étais petit comme j’étais beau. Je suis là, dans le centre. Venez voir le relief, le cinémascope, le grand écran. J’a bien dit : la télévision chez vous pour pas cher ! Vous n’userez plus de courant, maintenant, ma petite dame. Terminé, maintenant la première, la deuxième, la troisième chaîne.
Tiens, Madame, une paire... Mais, dites donc, vous, c’est à vous, que je fasse une affaire avec vous, maintenant, hein ! »

— « Mais non, mon mari porte que des chaussettes de laine. »
— « Mais i s’en sert comme bonnet de nuit ? »
— « Mais oui... »
Tiens, la troisième, si ça vous intéresse, Madame, je vous en ferai cadeau. Tiens,il y en a presque plus,mais ça fait rien ; ça gagne pas, ça débarrasse. La quatrième, c’est par-dessus le marché, et la cinquième, voyez, eh bien ce sera pour la fête des pères, donnez-moi mille francs.
Tiens, touchez ce que c’est : talon renforcé cent pour cent, résiste à tous les pieds, regardez. Mais c’est pour le mari, Madame, c’est pas pour vous, bien entendu. Oui, mais non, regardez, non, mais, plus franchement, voyez, j’insiste, hein. C’est une qualité supérieure, c’est pas une qualité inférieure, ça...
Tiens ! Dites donc les amis, on voulait faire une affaire avec moi ? V.voulez gagner ? voulez gagner de l’argent, ou gagner des chaussettes ?Comme vous voulez. Tenez, la deuxième, la troisième, Monsieur, la troisième, je vous en ferai cadeau, Madame, parce que vous êtes ravissante ; n’est-ce pas, Monsieur ? La cinquième, c’est par-dessus le marché. Et puis, tiens ! Aujourd’hui, on fait des prix d’amis. J’en mets encore une paire, ça fera encore toujours cinq paires. Donnez-moi mille francs ! Pour les cinq paires ça intéresse-t-y quelqu’un ?
Messieurs dames... Dites, Madame, venez voir pour le mari, ou pour le jeune homme. Profitez-en, tenez, regardez : polyamide cent pour cent, talons renforcés au fil et coton ... ou alors, fil d’Écosse, comme vous voulez, ou bien pour les enfants. Tenez, regardez ce que je fais. Ça vous intéresse pas, ça fait rien. Une paire, deux paires, tiens, la troisième, je vous en ferai cadeau ! »

— « J’en veux pour un petit, moi aussi ! »
— « Un petit ? Bon, alors on fait un petit mélange. Quel âge a-t-il ? »
— « Ah ben, il a six ans. »
— « Bon, tiens, c’est pas ici. Mais, si vous voulez, moi, je vous fais un panaché. »
— « Mélangé ?»
— « On fait un panaché, oui ? On en donne cinq paires pour mille francs. Alors, six ans,vous avez dit ?Quelles couleurs on lui met ? Des rouges, des petites rouges, rouges avec une petite torsade bleue ? »
— « Oh, elles vont être trop petites ! »
— « Ah non ! »
— « Il a un grand pied, hein, je vous assure. »
— « Oh ben, il a un grand pied. »
— « Oui. »
— « Y a pas ? Il a du vingt-cinq, vingt -six, ça suffit quand même ! »
— « Je sais pas, j’en ai un, j’en ai une, mais elle est trop petite. »
— « Faites voir. Ah oui. Mais, dites, oui, mais c’est, c’est, c’est de la polyamide, comme moi. Permettez ! Non, voyez-vous, moi, ça va. »
— « Oui, mais c’est qu’elles y sont trop petites alors. »
— « Vous voulez plus grand que ça ? Moi, je veux regarder de plus grandes. Je voudrais pas qu’elles soient trop grandes, c’est pour ça, hein, je vous dis carrément. Autrement, je vous le dirais pas. »
— « Dans ces rouges, là. »
— « Dans ces rouges-là ? Des rouges, y en a plus je crois bien. Des blanches, ça vous, ça vous, ça vous tente pas ? »
— « Non, c’est pour tous les jours, hein. »
— « C’est pour tous les jours ? Mais ça de toute façon, ça ira, de toute façon. »
— « Oui, mais si a i vont pas ? »
— « Si ça i va pas, vous me les rapporterez ! »
— « Oui, mais non, vous n’êtes pas là toutes les fois ? »
— « Non, non, non, mais non. Vous habitez ici ? »
— « Non, j’habite pas Gençay... » (bruit de moteur sur la route).
— « C’est polyamide cent pour cent. Combien il fait de mari votre pied ? (sic !) Quarante-deux ? Quarante-trois ? Il vous faut en prendre une standard polyamide. Prenez la couleur et la taille que vous désirez. Tenez, vous avez pas d’autres enfants ? Vous en avez d’autres ? »
— « Mais non, j’ai que çui-la ! »
— « Alors, prenez le reste pour deux ! »
— « Mais elles sont trop petites ! »
— « Non... »
— « La prochaine fois ! »
— « Bon, alors, je vais vous en donner des plus grandes... faut, faut en faire ! Vous voulez ? Tiens, des comme ça, ça va-t-y des comme ça ? »
— « Ah bè, je veux pas cette couleur ! »
— « Ah, mon Dieu, je sais pas moi. Dites, si je vous donnais des blanches ? C’est joli, le... le blanc ! Alors, là, j’ai là, j’ai toutes les tailles. Alors, là, heu, dites, ça marche par âge, dix, onze, douze. Ça marche ? » […]

Il en fut ainsi, ce jour-là, de neuf heures du matin, jusque vers treize heures où s’arrêtèrent à peu près les transactions de cette foire bimensuelle qui se tient les deuxième et dernier jeudi de chaque mois.
Rompu à la routine des ruraux qui fréquentent généralement les foires, il proposa avec ruse qu’on puisse lui ramener les objets qui n’auraient pas donné satisfaction . Ce camelot, en fait, n’était pas un habitué des foires de Gençay, et l’on peut émettre l’hypothèse qu’il n’est certainement jamais revenu sur cette place de marché. Il écoulait un stock de chaussettes quasiment toutes de la même taille. J’en achetai d’ailleurs cinq paires moi-même, qui ne durèrent pas plus d’une semaine ; mon épouse pourrait en témoigner. Elle ne m’épargna pas ses sarcasmes, et se moque encore de moi à chaque évocation de ce camelot qui avait d’abord retenu mon attention par cette phrase curieuse (hors enregistrement) que j’aime rappeler, par auto-dérision :

« Même avec un vilebrequin, votre mari ne pourrait pas les trouer ! »

Je n’eus absolument pas le temps d’acquérir un tel instrument, familier des bricoleurs, pour exercer mon sens critique dans le dessein de controuver cette assertion lapidaire ; elles se percèrent d’elles-mêmes, chaque fois, juste à les enfiler au pied !


NOTES

Cf. : FOSSAT Jean-Louis et VALIÈRE Michel, Histoire de la vie rurale en Poitou : récits d’un étalonnier, Toulouse, univ. Le Mirail, 1977, 114 p. Ou encore :
JAGUENEAU Liliane et VALIÈRE Michel, L’Ega blanca (T.1631 A) e autres racontes de maquinhons reculhits a Badalhac, Lespinhan e Beissenac, Poitiers, Institut d’Études occitanes (documents sonores), 1978, 108 p.
Cf., par exemple, le cahier : « Les parlers populaires au Nord du Portugal : enregistrements réalisés par Michel et Pierre Valière pour le compte de la Phonothèque nationale, mars-avril 1970. Commentaires et analyses de Pierre Valière », Nantes, P. Valière, 1970, 54 p., multicopié.
Ainsi, sur la proposition de Michèle Gardré-Valière (professeur de lettres-latin), cette « performance » a été également utilisée comme saynète lors de la fête scolaire de fin d’année du Collège de Gençay, le 28 juin 1979, par des élèves qui avaient choisi pour thème d’expression La foire. Auparavant, en automne 1978, ce petit texte avait fait l’objet, de ma part, d’une utilisation pédagogique en classe de français au Collège Pierre et Marie Curie à Niort (où j’étais alors en poste), pour sensibiliser les élèves de quatrième à l’opposition langue écrite/langue orale.
Il ne demanderait qu’à être « reviré » en poitevin-saintongeais pour des usages similaires !
Mille balles : soit mille centimes, ou dix francs « lourds » de 1961, équivalent environ à un euro cinquante de la monnaie européenne actuelle.
Cette pratique est couramment utilisée, les acheteurs pouvant aller échanger (ou rendre) le produit en question sur ce même marché, ou sur tout autre où s’installe périodiquement le commerçant ambulant. Elle implique une confiance mutuelle entre marchand et client fidèle qui repose sur une parfaite connaissance commune des territoires de chacun.