Pour qui s’intéresse au langage comme à l’ethnographie du monde agricole, le recours aux séries archivistiques classiques (notariales, judiciaires...) est toujours d’une grande utilité, notamment pour ancrer historiquement les termes et locutions utilisés, et avec eux, parfois, les techniques elles-mêmes. On y trouve en effet des descriptions, parfois très fines, d’ensembles thématiques sur l’outillage et le matériel agricole, des actes de cheptel (mort ou vif), des inventaires après décès, certains contrats de mariage, des annonces de ventes sur saisie mobilière ou immobilière, des baux de colonage, des baux de métayage, des baux de ferme.
Ainsi, à titre d’exemple, Raymond Rousseau, dans « Les derniers moulins à vent du canton de Frontenay-Rohan-Rohan » (Revue de la Société d’Études folkloriques du Centre-Ouest, t. XII, n° 6, nov.déc. 1978, pp.453-459), rapporte un extrait d’une minute de Jean Vallet, notaire à Frontenay, en date du 29 septembre 1850 (c’est-à-dire exactement le jour de la Saint-Michel, jour clé de l’année agricole), où la veuve F.B. afferme les moulins qui lui appartenaient au sieur J.F., meunier, demeurant au moulin de Chasserat, pour une période de sept années. S’il y est stipulé les droits et devoirs du fermier en matière sociale, le bail précise aussi l’obligation qui lui est faite quant à l’entretien technique de la machinerie. Il y est clairement mentionné que le sieur J.F. aura pour tâche de fournir à ses frais, « les toiles et allochons, les fuseaux et marteaux à piges », de payer « le rabouillage et aciérage des pointes des moulins », tandis que la propriétaire fournira tous les ans au preneur « deux paquets de virants »... autant de mots et locutions que l’on devine spécifiques de la « molinologie » et non du vocabulaire de base d’un locuteur francophone / poitevinophone.
L’intérêt linguistique de ce type de source documentaire réside bien évidemment en ce que chacun des termes précis (vernaculaire, technique ou non) figure dans des syntagmes en contexte et permet alors de mieux en cerner l’usage, le / les sens, la vivacité. L’auteur de l’article glose allochon, dont le sens échappe au profane, comme « dent des engrenages, généralement en bois de cormier ». Cependant à y regarder de plus près, selon le Trésor de la Langue française, (Paris, CNRS, 1973, vol. 2, p. 585) la graphie proposée par le rédacteur du bail est en compétition avec : alluchon / alichon / alochon. Le TLF propose en outre un sens supplémentaire : « petite planche de bois sur laquelle tombe l’eau qui fait tourner la roue du moulin ». Ce mot y est ensuite daté au XIIIe siècle, sous la forme halichon, mais la polymorphie graphique est mal élucidée. Ce lexème figure aussi sous la graphie alochon dans le « Vocabulaire poitevin » de Mauduyt sous la graphie alochon, comme d’ailleurs dans celui de la SEFCO (cf. infra), ainsi que dans le glossaire des parlers d’Aunis et de Saintonge de Musset (1929) qui en donne une définition technique relativement élaborée. Il a donc été, à un moment donné, pour certains auteurs, considéré comme un terme propre à la région, c’est-à-dire ressortissant au parler « poitevin », tandis que d’autres (Favre, Lalanne, Pivetea, Rousseau) ne lui ont pas réservé d’entrée, soit par méconnaissance, soit par choix délibéré, le considérant alors comme non poitevin. Ce terme, comme de très nombreux autres, qui en appelle à la « conscience linguistique des sujets parlants ou écrivants» illustre la situation parfois embarrassante où se trouvent locuteurs autochtones et observateurs devant les parlers d’oïl (français, poitevin-saintongeais, gallo, normand, etc...), comme nous l’avons déjà exposé dans la communication « Se je parle ung peu poictevin... ou le parlange os écoles », in Cahiers de littérature orale (n° 21, 1987, pp. 131-150).
Des dictionnaires analogiques pour le « langage des paysans »
Des « lexicographes », dans l’esprit des folkloristes du XIXe siècle, tels Léopold Favre, l’Abbé Rousseau, curé de Verruyes, se sont attachés à compiler la documentation existante pour décrire les parlers du Poitou, et celui des Deux-Sèvres en particulier, comme l’avait fait, longtemps avant eux, en 1803 L.-M. La Revellière-Lépeaux, pour le Bas-Poitou. En effet, celui-ci déplorait la « progression rapide à effacer les traits qui distinguent les individus et les peuples sous le rapport du langage, ainsi que sous tous les autres rapports ». Même alarmisme encore en 1814, chez le Baron Dupin, préfet des Deux-Sèvres au commencement du premier Empire, inspiré en cela par l’Académie celtique, qui notait que « le patois » avait subi des « altération sensibles », ajoutant à sa remarque que c’est « dans les villages protestants, entre Saint-Maixent et Melle, que le dialecte du Haut-Poitou s’est le mieux conservé ». Mais, selon Maurice Piron (dans Histoires des littératures I, sous la direction de Raymond Queneau, 1977 p. 1480, 1re éd. 1955), « c’est à partir du moment où Charles Nodier écrit ses jolies phrases sur le patois qu’un peu partout en province, se fondent des sociétés savantes qui se préoccupent de lui faire un sort au rayon des antiquités nationales », que se généralisera l’intérêt pour l’étude des différents « patois », dialectes et langues de France, c’est-à-dire, si l’on en croit le critique, 1834-1835, date où Nodier rendit public Comment les patois furent détruits en France, brochure extraite des Dissertations philologiques et bibliographiques.
À partir de là, la production lexicographique, sous forme de « glossaires », « lexiques », « vocabulaires» ou autres dictionnaires va se développer. L’hypothèse qui préside chaque fois à leur mise en œuvre est implicite ; c’est celle affichée d’emblée dès la première phrase de son ouvrage par Favre : « Le patois est la langue rustique.» Aussi les rédacteurs des différents dictionnaires, tous, sauf erreur, analogiques, se sont-ils orientés vers le milieu rural, et leurs écrits sont certainement ceux qui restituent le mieux, quoique à des degrés divers, le langage du monde agricole, « le langage des paysans de nos jours » (Lalanne, 1864, p. XI), et en particulier ce qui concerne : la maison et ses dépendances ; les animaux domestiques et les techniques pastorales ; l’outillage agricole et ses usages ; mais aussi, l’eau, et les paysages, plus largement la faune et la flore, la sociabilité, les fêtes, la vie quotidienne. Nous en retiendrons ici quelques-uns, relativement accessibles dans les bibliothèques publiques, aux Archives départementales pour certains, ou parfois encore en librairie, ou chez les bouquinistes.
Nous citerons en premier lieu celui, récent, du linguiste Pierre Rézeau : Le « Vocabulaire poitevin » (1808-1825) de Lubin Mauduyt : édition critique d’après Poitiers, Bibl. mun., ms. 837 (Tübingen, Max Niemeyer Verlag (1994). Notons que cet ouvrage particulièrement fouillé expose par le menu la situation des études sur « le patois poitevin au XIXe siècle » : vivacité linguistique ; statut ; artisans des études. Sur le plan du vocabulaire qui est orienté plutôt vers la nature, la faune et la flore, s’il concerne plutôt l’arrondissement de Civray, il touche également les zones limitrophes. D’autre part, Mauduyt a compilé parfois les ouvrages d’autres glossaires, dont celui de l’abbé Rousseau, curé de Verruyes (cf. infra).
Mentionnons ensuite l’entreprise de la SEFCO, important travail auquel ont été associés plusieurs membres adhérents et, parfois, certains de leurs amis, qui comporte un très grand nombre de termes concernant l’agriculture : Dubois Ulysse, Duguet Jacques, Migaud Jean-François, Renaud Michel, Glosssaire des parlers populaires de Poitou, Aunis, Saintonge, Angoumois, Saint-Jean-d’Angély, SEFCO, vol. 1 (1992), vol. 2 ( 1993), vol. 3 (1994), vol. 4 (1999). Un cinquième volume (2004 est consacré au Lexique français / poitevin-saintongeais, œuvre d’Ulysse Dubois, James Angibaud et Michel Renaud.
L’ouvrage de Charles-Claude Lalanne (Abbé) « Glossaire du patois poitevin », in Mémoires de la société des Antiquaires de l’Ouest (n° 32, 1867), réédité à Marseille par Jeanne Laffitte (1976), a été longtemps considéré comme le plus intéressant sur le Poitou et donc sur les Deux-Sèvres, maintes fois mentionnées, notamment grâce aux aides qui lui ont été apportées par le curé de Sainte-Blandine (pour les arrondissements de Niort et de Melle), par un facteur à la gare de Ménars, (pour les arrondissements de Bressuire et de Parthenay), par le curé-doyen d’Airvault (pour les cantons d’Airvault, de Châtillon et de Thènezay). Appel a également été fait aux « villageois » dont il a recueilli « de la bouche » même la plupart des phrases citées. Il note scrupuleusement les lieux de provenance des termes consignés. Voici quelques extraits de notices dont on appréciera la pertinence et l’acuité de la chose nommée :
- ABUREINGNE, s.f., boussée (sic) de blé qui croît sur l’emplacement du petit monceau de fumier déposé dans le champ : « ta, ié core tous les abureingnes don man s’llan ; » ta, j’ai encore tous les abureingnes dans mon sillon. Deux-Sèvres, canton de Celles.
Deux remarques s’imposent : d’abord, l’auteur définit le lexème choisi avec un autre terme dialectal, boussée, « touffe de rejets », ensuite, il note en italique, dans la traduction de sa citation, le terme même qu’il veut définir. Ce dernier point souligne le parti pris de l’abbé qui ne voulait pas de mots trop proches de la langue nationale, de façon à mettre en exergue le caractère fortement « poitevin » de son glossaire à l’exemple de :
- DÉCROLLAI, v. a., écrouler ; se dit surtout de la terre formant les talus des fossés, et de celle qui se trouve sur la pente des sillons, laquelle, par l’effet de la pluie, ou des gelées, tombe dans les raies ou comble les fossés. Canton de Bressuire.
- DIGOLAESSE (l. decollare), s. f., « la Saint-Jo Digolaesse », la décollation de saint Jean-Baptiste. le jour de cette fête. « La digolaesse », foire à Mougon, arrondissement de Melle, le 29 août, jour de cette fête..
Ajoutons à cela qu’un exemplaire, annoté de la main de l’auteur, est conservé aux AD de la Vienne (ms. SAO 263), et que les nouveaux apports concernent entre autres les Deux-Sèvres.
Le livre d’André Prosper Pelmont, Glossaire du Patois d'Hérisson, (Mougon, Geste éditions, 1994) est d’une tout autre nature. Rédigé de 1929 à 1972, il aura attendu vingt-deux ans dans les cartons, avant d’être édité, grâce à une subvention significative du Conseil général. Décision facilitée d’autant qu’une « mobilisation » de bonnes volontés s’était manifesté et que Pougne-Hérisson venait d’être mis en relief par le talent d’un prestigieux conteur, Yannick Jaulin. Le Glossaire, dont chaque entrée est présentée sous sa forme phonétique (avec le système utilisé pour l’Atlas linguistique de la France), traite ici encore de la société rurale de la Gâtine poitevine où l’auteur nous entraîne pas à pas. Il constitue un document linguistique d’une grande rigueur qui se double d’une description ethnographique particulièrement fine. Ainsi, toute l’activité d’un groupe humain, ses sentiments, ses attitudes devant la vie y sont analysés à travers le langage de ce petit bourg de quelques centaines d’âmes, littéralement mot à mot. Où l’on croyait sourire de l’expression du plus modeste des « patois », s’ouvre le champ d’une profonde humanité. Qu’on en juge à ces quelques exemples, extraits de notices :
- « burgódwèir : s. f., dans une haie, un endroit renforcé au moyen de pieux et de barres horizontales solidement attachées, par où les bêtes (bestiaux) peuvent se voir de part et d’autre et s’habituer sans se faire mal […]. »
- « hómuri : adj., comble, se dit d’une mesure que l’on remplit plus haut que le bord ; quand on achète du grain, si le vendeur ne rase pas la mesure on dit que [l ó mé hómuri ] ; on rase « les doubles-décalitres de froment » [traduit par nous], mais pas ceux de pommes ou de pommes de terre. »
- « ràpàyè, v., ramasser ce qui peut rester après récolte faite (ordinairement permis) ; se dit surtout pour les fruits qui restent sous les arbres après la cueillette, et spécialement pour les châtaignes.
On trouvera enfin, ici même, au terme de ce paragraphe, quelques autres références de dictionnaires utiles pour la connaissance du milieu rural des Deux-Sèvres :
- Beauchet-Filleau (Henri) (1970), Essai sur le patois poitevin ou petit glossaire de quelques-uns des mots utilisés dans le canton de Chef-boutonne et les communes voisines, Genève : Slatkine, (1re éd., à Niort et Melle 1864).
- Favre Léopold (2002), Glossaire du Poitou, de la Saintonge et de l’Aunis, Bouhet, La Découvrance éditions (fac-similé de l’édition de Niort, Robin et Favre, 1867).
- Gachignard Pierre (1983), Dictionnaire du patois du Marais poitevin, Marseille, Jeanne Laffitte.
- Lévrier Gabriel (1867), Dictionnaire étymologique du patois poitevin, Niort, Ch.Mercier.
- Pivetea Vianney et ali. (1996), Dictionnaire poitevin-saintongeais... Mougon, Geste Editions. Cet ouvrage est le premier du genre à utiliser la graphie « normalisée » mise au point et recommandée par l’atelier parlanjhe de l’UPCP. Il se présente sous deux versions : poitevin-saintongeais / français (pp. 21- 285) et français / poitevin-saintongeais (pp. 289-489).
- Pougnard Gaston (1952), Le parler « franco-provençal » d’Aiript, commune de Romans, canton de Saint-Maixent (Deux-Sèvres), Chez l’auteur, Insp. d’Acad., La Rochelle.
- Rézeau Pierre (1984) Dictionnaire des Régionalismes de l'Ouest, entre Loire et Gironde, Les Sables-d'Olonne, Le Cercle d'Or.
- Rousseau abbé, (1869), Glossaire poitevin , Niort, Clouzot (2e éd.).
- Traver Émilien, (1944), Le Patois poitevin, Chef-Boutonne.
On pourrait ajouter encore le manuscrit 151 A, conservé à la bibliothèque municipale de Niort, qui contient un Glossaire de 114 folios, de la main d’Armand-Désiré de la Fontenelle de Vaudoré, publié pour la première fois en 2003 par Pierre Rézeau, à la suite du Premier dictionnaire du patois de la Vendée : recherches philologiques sur le patois de la Vendée, par Charles Mourain de Sourdeval, La Roche-sur-Yon, Centre vendéen de recherches historiques.
Une littérature régionaliste et agreste
S’il est un vocabulaire qui disparaît, c’est bien celui de l’agriculture, notamment en raison des profonds changements qu’elle a connus depuis un siècle environ, mais incomparablement, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, comme en fait la remarque Robert Beau dans son récit Une anaïe à la ferme ; la Grousse ouvrajhe : une année à la ferme ; les gros travaux (Saint-Jean-d’Angély, SEFCO, 1994), dans son parler local de Tillou, qui correspond d’ailleurs au point 77 de l’ALO (cf. infra). Nous ne traduirons pas cette citation, laissant ainsi au lecteur le choix ou non de s’essayer à la lecture de l’une des graphies du poitevin (et du saintongeais) en vigueur, et dans le cas présent, à celle de la SEFCO (Société d’études ethnologiques et folkloriques du Centre-Ouest), choisie par l’auteur et que nous respecterons intégralement :
« On pourrait pas crère que dans une vie o sèye douné de veure ariva tant de nouvèles afères et en disparètre autant, sinon mé. Sans parla daus bouleversements qu’ol a aghu dans l’industrie et aillou, rin que dans noute petite vie toute simplle de pésan d’un vilajhe dau Pouétou, ou de n’importe voure, pasqu’i sonjhe bé qu’ol est peurtout parèil (p.7).»
Ce court texte, certes à l’allure de topoï, rappelle justement combien ont été frappés les esprits par la rapidité et le nombre de changements qui se sont opérés. Aussi verra-t-on toute une efflorescence d’entreprises de retour sur la mémoire des villages, la multiplication d’écrits, de récits de vie ou d’expérience qui prennent pour cadre le milieu rural, et jusqu’aux meilleurs écrivains, tels Métivier Adolphe, avec Les Poetevins de d'àutrefés (Geste Éditions, 1997, reprenant la 1re éd. 1894), Michelle Clément-Ménard, Marguerite Gurgand, André Gaillard, auteur du Siècle trioulais (1880-1980) , Ernest Pérochon, plus près de nous, Suzanne Bontems et ses écoissins, le poète et conteur Ulysse Dubois, à qui l’on doit À l'inbre dou tilell (Mougon, Geste Paysanne, 1983) et Le Livre d’imajhes (Geste éditions, 2001).
Nombre d’auteurs, et particulièrement ceux qui, sous des pseudonymes, écrivaient dans l’ancien Subiet, évitent de dater leurs remarques et observations, rejetant dans un passé a-chronique ce qu’ils évoquent ou décrivent. Ils manifestent plutôt un goût prononcé, en bonne ou mauvaise part d’ailleurs, pour le « pittoresque » de la vie rurale d’avant 1914 qui s’est prolongée, concurremment à l’introduction plus ou moins progressive de la mécanisation, entre les deux guerres mondiales pour s’accélérer et s’emballer vers 1960.
Les Atlas linguistiques et ethnographiques régionaux : l’ALO
La collection des Atlas linguistiques, qui permet de mettre en évidence la « fluidité des faits linguistiques », représente un véritable conservatoire des parlers du territoire, pour l’essentiel en matière de phonétisme et surtout de lexicographie. Elle est l’outil de référence pour les études d’ethnolinguistique et de dialectométrie (mesure mathématique des variations du langage dans l’espace). Cette œuvre scientifique, qui s’inscrit dans une longue « tradition » philologique et linguistique, fait de ses auteurs des spécialistes de l’enquête comme des productions de littératures orales.
Faisant suite à la réalisation des trente-cinq fascicules de l’Atlas linguistique de la France, de 1902 à 1910 par Edmont et Gilliéron, l’entreprise initiée par le CNRS au milieu du XXe siècle a doté chaque « région » de son Atlas linguistique et ethnographique régional de la France, publié en un ou plusieurs volumes. C’est Albert Dauzat qui poussa divers centres universitaires à mettre en chantier les atlas linguistiques par région. Ainsi débuta en 1950 l’atlas du Lyonnais, suivi en 1954 par celui de Gascogne. 1957 vit le lancement de l’atlas du sud du Massif Central. Celui de la Champagne et de la Brie commença en 1966, celui de l’Alsace en 1969, tandis que 1971 voyait éclore ceux du Jura et des Alpes du Nord, celui du Centre et celui de l’Ouest qui allaient être suivis de celui de la Franche-Comté, de la Normandie, du Languedoc oriental… Plusieurs volumes achevés ou en voie d’achèvement restent en suspens, ce qui est fort dommageable pour la cohérence de cette œuvre de cartographie tout à fait remarquable qui s’inscrit dans le droit fil historique de l’enquête du conventionnel Grégoire (1794).
Plus que tout autre institution, celle des Atlas donne une représentation graphique, unique et exceptionnelle, d’une réalité dialectale dans sa variation géographique sur l’ensemble du territoire. Le système qui a été utilisé est l’alphabet dialectal français créé par l’abbé Jean-Pierre Rousselot, phonéticien expérimental et pionnier, fondateur en 1893 de la Société des parlers de France. Une partie ethnographique et photographique vient compléter la documentation linguistique.
Pour l’Ouest, c’est à Geneviève Massignon et à sa continuatrice, Brigitte Horiot, aujourd’hui, professeur à l’Université de Lyon III, que l’on doit l’Atlas linguistique et ethnographique de l'Ouest (Poitou ; Aunis ; Saintonge ; Angoumois), Paris : CNRS, vol.1, 1971 ; vol. 2, 1974 ; vol.3 1983. Une description ethnographique et linguistique y est conduite avec rigueur sur cinq départements (Poitou-Charentes et Vendée), ainsi que sur quelques communes frontalières, de la Dordogne (1), Gironde (2), Haute-Vienne (1), Indre-et-Loire (5), Loire-Atlantique (4), Maine-et-Loire (2). Ainsi, moins qu’une accumulation de termes et de locutions, il s’agit d’une présentation idéologique et cartographiée de concepts. En l’occurrence, il s’agissait d’observer la variation géographique du langage sur le territoire retenu mis en réseau avec une maille « pertinente » construite à partir de 140 points d’enquêtes. La mort prématurée de l’enquêteur Geneviève Massignon (9 juin 1966) obligera à n’en prendre en compte que 124, distants grosso modo d’une quinzaine de kilomètres, qui avaient été choisis parmi les communes rurales, étant entendu que devaient se trouver là des familles multigénérationnelles, bien ancrées depuis plusieurs siècles, si possible, en tout cas représentatives, sociologiquement et linguistiquement parlant.
Pour les Deux-Sèvres, ont été retenus : 21 lieux, soit 17 %, proportion relativement conforme à l’ensemble. Ainsi, ont été étudiés en profondeur, du Nord au Sud du département, les communes suivantes :
Argenton-l’Église (point 10) ; Étusson (11) ; Rorthais (26) ; Saint-Paul-en-Gâtinois (27) ; Courlay (28) ; Boismé (29) ; Gourgé (30) ; Saint-Jouin-de-Marnes (31) ; Sainte-Soline (47) ; Saint-Martin-du-Fouilloux (49) ; Exoudun (50) ; Vitré (51) ; Saint-Georges-de-Noismé (52) ; Saint-Pardoux (53) ; Cherveux (54) ; Ardin (55) ; Brûlain (75) ; Saint-Romain-lès-Melle (76) ; Tillou (77) ; Aubigné (78) ; Mairé-Lévescault (81). Il conviendrait d’ajouter la commune «pèleboise » de Sepvret, mais le carnet d’enquête étant très incomplet, ce point n’a pas été retenu, compte tenu de la proximité dialectologique avec le point 51 (Vitré).
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L’enquête a été conduite à partir de 3500 questions. Mais la restitution cartographique compte seulement 856 cartes présentées dans trois grands volumes (33x50). En effet, n’ont été retenues, par principe, que les questions auxquelles ont été données les réponses les plus diversifiées, les autres étant représentées sous forme de mentions marginales.
Pour ce qui est du volume I de l’ALO, il compte 297 cartes, le volume II, 315 cartes et le vol. III, 244 cartes, l’ensemble étant divisé en XIV rubriques :
I- I- Le foin (cartes 1 à 42) ; II- Le blé et les autres céréales (43-97) ; III- Le joug et l’attelage (98-121) ; IV- Charrettes et véhicules (122-140) ; V- Charrues et labours (141-172) ; VI- La vigne et le vin (173-224) ; VII- Le bois (225-252) ;VIII- Plantes et arbres cultivés (253-297).
II- VIII- Plantes et arbres cultivés (suite : 298-326) ; IX- Plantes et arbres sauvages (327-388) ; X- Les animaux sauvages (389-470) ; XI- Les animaux domestiques (à l’exception
III- XI- Les animaux domestiques (suite : 613-659) ; XII- Les abeilles (659-667) ; XIII- La maison (668-752) ; XIV- Outillage et travaux domestiques (753-856).
Adaptés aux contextes socio-économiques dans leur environnement, les Atlas linguistiques et ethnographiques constituent, en conséquence, un excellent outil à la disposition des publics avertis ; ils permettent d’accompagner autant les travaux à caractère ethnomuséographique, notamment en ce qui concerne les usages en milieu rural, que les activités de recherche et d’enseignement d’ethnolinguistique et de dialectologie du domaine français.
Contribuion de Michèle Gardré-Valière et Michel Valière
(Ce texte figure dans l'ouvrage collectif: "La soiciété agricole des Deux-Sèvres du 19° et 20° siècles", La Crèche, Geste éditions, 2006).