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Alain Foix

  • "Bien d'autres soufrières" : Hommage d'Alain Foix à Aimé Césaire

    Notre ami l'écrivain Alain Foix, nous a adressé ce billet en hommage au poète Aimé Césaire :

    "Pour information, voici un petit texte que j’ai écrit au sujet de l’hommage rendu à Césaire à l’Odéon le mardi 29 avril 2008.
    Alain".

    "Un homme, un homme seul, un athlète. Silence. Il avance. Une présence, une puissance. Il fait front. Seul. Il affronte ce silence qu’il impose. Il s’amasse et les planches sous ses pieds se rassemblent et la scène d’Odéon est un surf et la salle une vague qui se cambre, se retient et son souffle arrêté et le temps sous le verbe s’épaissit. C’est Césaire qui chevauche Jacques Martial. C’est Martial qui subjugue l’Odéon. Déferlantes de mots, cataractes du verbe, c’est un fleuve qui déborde de son lit. C’est un Nil dont Césaire est la source. Bords et débords, sacs et ressacs, flux et reflux, des mots lumières, des mots cheval au galop. Bombardements. Et c’est Toussaint Louverture, et c’est le roi Christophe, et c’est Nelson Mandela et Martin Luther King et ce vieux noir râblé, ratatiné sur son siège d’autocar et plié sous le fouet d’un mépris millénaire et toute la négraille qui se dresse, nuée. Nuée ardente aux bouches noires des soufrières, et au cœur des montagnes des oubliés du monde, la forge d’Héphaïstos sous les mots de Césaire martèle la « lance de nuit » d’une belle poésie. Ce n’est pas un poème mais une cavalerie, et au galop des mots c’est Martial qui écume. Il se fait vague contre la vague et il déferle et nous recouvre et nous buvons la tasse bouche bée et yeux ouverts. Sa langue claque l’amertume sucrière et nous couvre de sel. Et puis silence. L’athlète vacille, le dos au rideau noir de l’Odéon et se repait de son propre épuisement. Et c’est une salve, une bordée qui lui vient de la salle. Le choc était frontal, le public est levé. Il clame et bisse et bat des ailes, se secouant de soixante quinze minutes de totale possession.

    Avant que vienne le jour et son oubli, disons que cette nuit fut bien plus que le sacre d’un poète et de son héraut mais la conquête d’une scène comme territoire encore rebelle à la présence de ceux qui disent noir pour faire rimer espoir. Il y en eut d’autres gagnées et reperdues sans cesse, jamais acquises. Il y en aura de nouvelles gagnées avant d’être perdues. Césaire gagne encore en mourant. C’est le sort du poète. Mais sa vraie mort serait un mausolée. Un panthéon pour l’isoler. Ce soleil insulaire ne brille pas pour lui-même mais pour un continent, celui des oubliés. Césaire ne serait pas Césaire s’il n’était que Césaire. Ne vouons pas un culte à sa personnalité. Ce serait l’enterrer et avec lui un monde s’exhumant des décombres. Césaire s’est élevé pour dire que l’histoire n’est pas terminée. Avec sa mort, l’histoire ne fait que commencer. Derrière lui d’autres vagues qui viendront se briser aux contreforts d’indifférence, aux falaises blanches de la puissance.

    En préambule à cette soirée, Olivier Py a dit qu’il n’osait pas penser à ce qui se serait passé si le poète André Breton entrant dans un bazar de Fort-de-France pour acheter un ruban à sa fille n’avait pas découvert Césaire et son cahier d’un retour au pays natal. Rassurons-le. Ce n’est pas un ruban de petite fille qui fit naître Césaire. Et ce n’est pas la providence d’une belle main blanche qui tissa son berceau. Les forces telluriques trouveront toujours une faille ou un volcan pour dire au ciel les colères souterraines. Sur la Montagne Pelée il est né un cratère nommé Césaire. Il y a eu et il y aura bien d’autres soufrières."

    Alain Foix

  • Une fois n'est pas coutume...

    Le blog Belvert vient d'être cité dans le magazine "Pleine Vie" n° 258 de Décembre 2007..., pages 37 et 38...
    Le pilote qui apparaît s'est embarqué pour l'occasion avec un photographe de l'AFP et une journaliste, à propos de ...

    Tiens, je crois que chez Animula vagula et chez le Poignard subtil (voir la colonne de droite: sites recommandés), il se passe plein de trucs intéressants, comme chez Alain Foix, cliquez dans leur direction, vous verrez, on ne s'y ennuie jamais. Mais, maintenant, si c'est pour une visite guidée de Lespignan, cliquez aussi et je vous laisse en compagnie de Jacques, guide émérite...

  • Autour de l'ouvrage d'Alain Foix:Histoires de l’esclavage raconté à Marianne

    Une nouvelle d'Alain Foix, auteur de plusieurs ouvrages, dont : "Ta mémoire, petit monde" (Gallimard-haute enfance), ou encore "Histoires de l'esclavage racontée à Marianne".

    Histoire de Kévin

    21 juillet, gare d’Avignon TGV. Je ne m’échapperai pas si vite de la fournaise théâtrale du Festival. Le TGV lambinait. Une demi-heure de retard annoncée pour cause de colis suspect trouvé à la gare de Marseille. Mon esprit a vogué un instant sur le grand port de la cité phocéenne et j’ai souri en me remémorant la blague du vieil homme qui voulait prendre le train de l’Estaque pour aller en Chine. Une blague qu’Alain Aithnard, comédien d’origine togolaise vivant à Marseille, venait de me raconter avec l’accent du midi, dans un grand éclat de rire. Il avait lu avec talent le rôle d’Othello dans ma pièce Le ciel est vide, et les rôles masculins de mon adaptation créole d’Œdipe-Roi : Rue Saint Denis.
    Je m’échappais d’un petit monde qui, à la fois me fascine, me réjouit et m’exaspère. Un petit monde qui veut parler du monde, mais garde l’œil sur son nombril. Un monde ethnocentrique se désirant alter mondialiste, égocentrique et pourtant généreux. Un monde comme tous les mondes : hiérarchisé, avec ses ducs, ses barons, sa classe moyenne et sa populace, mais qui se veut résolument populaire et démocratique. Un monde du théâtre où les princes sont mal vêtus et le petit peuple grouillant dans les bas-fonds du off, parade en habits de lumière.
    Toujours cette sensation contrastée d’être content d’être venu, d’avoir vécu un grand moment de chaleur humaine, bu et débattu, refait le monde tard dans la nuit, et en même temps ce soulagement de quitter cette ambiance si pesante, cette cloche du théâtre dont le son couvre la rumeur du monde tout en désirant alerter l’univers.
    J’étais donc là, au bord du monde dans cet espace intermédiaire s’étirant à l’infini sur l’arrête rectiligne d’un quai de TGV et, pour réchauffer la glace d’une architecture élevée sur les hauteurs de la prétention, je regardais passer les gens.
    Je vis soudain une silhouette qui semblait découpée dans un album de Corto Maltese. Une de ces flammes noires dessinées à l’encre de chine, qui semblent faseiller dans leur démarche comme ces voiles blanches avec lesquelles elles dansent sur l’horizon de l’Océan Indien. Une de ces belles femmes d’Erythrée, sans aucun doute, la peau très noire, et les traits fins et les jambes infinies. A côté d’elle, un bel enfant métis aux cheveux roux comme enflammés par le soleil. Enfant à l’air fragile bien que souriant et en bonne santé. Elle le couvrait de mots, de regards et de caresses, passant sans cesse, avec un plaisir apparent et une infinie tendresse, ses longues mains noires dans l’épaisseur soyeuse de ces cheveux clairs et lisses. Elle lui parlait de ses cheveux. Elle parlait d’un traitement à ne pas oublier. J’ai compris qu’il a dû attraper des poux. Compris aussi qu’il allait prendre seul le train. A côté d’eux, un homme d’une soixantaine d’années, buriné, les traits épais, et l’air sévère. Je détectai en lui un militaire, peut-être même un ancien légionnaire. Etait-ce le père ? Il semblait trop distant bien que dans sa passivité émanait une empathie pour ces deux êtres. Non, ce n’était pas le père sans doute. Il n’a pas embrassé l’enfant qui montait dans le train.
    L’enfant s’est retrouvé à mes côtés dans le wagon. Une personne placée à une fenêtre, croyant qu’il était le mien, me prévint que l’on me faisait signe depuis le quai. Je vis la femme agitant les bras, cherchant à renouer un dernier contact avec l’enfant.
    - Ta mère te dit au revoir, ai-je signalé au garçon.
    - Ce n’est pas ma mère, c’est ma tante. Ma mère est morte.
    J’ai regardé cet enfant doux et fragile. Il accusait à peine une dizaine d’années. Il s’agitait un peu sur son fauteuil, les yeux perdus dans la campagne qui défilait à toute vitesse. Je lui ai demandé s’il voulait lire quelque chose, et je lui ai mis en main un exemplaire de mon livre illustré Histoires de l’esclavage raconté à Marianne. Il le lisait avec attention, suivant le fil de l’histoire du bout de son index. Puis il s’assoupissait pour reprendre la lecture à son réveil. Une flamme qui vacille. Il semblait à bout de forces. Je me demandais quelle était l’histoire de cet enfant qui avait perdu sa mère.
    - Comment t’appelles-tu ?
    - Kévin
    - Quel âge as-tu ?
    - Douze ans.
    - Quand as-tu perdu ta mère ?
    - Pas longtemps, pendant la fête de la musique.
    - Ah oui ? De quoi est-elle morte ?
    - On l’a assassinée dans un restaurant. Trois coups de fusils. Là, là et là (il montre la poitrine, l’épaule et le ventre). Il l’a tuée devant moi.
    - Qui ?
    - Son ami, il était jaloux. Ma mère avait quitté mon père, mais elle en était encore amoureuse.
    - Où vas-tu à Paris ?
    - Je vais vivre chez mon père.
    Et il s’est rendormi. A son réveil, je lui ai demandé s’il voulait garder le livre. Il m’a souri. Je le lui ai dédicacé.
    - Je vais le garder, me dit-il, maman aimait l’esclavage (sic).
    Gare de Lyon. Le père est là, sur le quai. Un homme jeune et beau. Souriant et ému. La coupe militaire, accompagné d’un ami, un autre militaire sans doute. Scène d’amour entre un enfant et son père.
    - Tu as les cheveux tout ébouriffés.
    - Oui, et pleins de poux.
    - Il faudra soigner ça.
    - Oui, j’ai un traitement…
    - J’ai plein de DVD à la maison.
    - Chouette ! Et tu as la free box ?
    - Non, j’ai Orange.
    - Oh ! Trop nul, c’est bien la free box. Et tu as canal satellite ?
    - Pas encore, mais on verra ça.
    - J’aime bien les dessins animés et les séries… Regarde, c’est le monsieur qui m’a offert un livre.
    - Merci monsieur, me dit le jeune homme avec un grand sourire. Je lui ai souri en retour, et nos sourires se sont effacés dans la foule.
    Un nouveau quai. Celui du RER Eole cette fois. Une foule dense et noire. Une foule de banlieue, peu de métis. Contraste frappant avec cette foule blanche des théâtres d’Avignon. Je pense à mon Œdipe noir et à mon Othello. Je pense à cet enfant métis qui ramène la tragédie au cœur du monde, et son sourire d’enfant.
    ©Alain Foix
    23 juillet 2007. Mise en page sur Belvert, avec l'autorisation expresse de l'auteur, que nous remercions, en date du 27 juillet 2007.