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aguiaine

  • Bien le bonjour à Toutes ; bonjour Michèle, et bon anniversaire !

           Eh oui ! C'est aujourd'hui, enfin, le 8 Mars, Journée internationale de la femme, mais aussi le 8 mars... veille du 9 mars, jour anniversaire de madame la co-pilote, Michèle Gardré-Valière :
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    © Brasserie de la Bourse, Chez Joël, à Saint-Junien (Haute-Vienne, en Limousin), 2007, cl. : M.V.
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    © 2007, cl. : Jean-Christophe Valière
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    © La chanteuse de complaintes. Cl. François Portet ; tous droits réservés, Paris, 2001.

    Cliquez sur le carré vert... sans oublier d'allumer vos enceintes. La voix de Michèle vous accueille avec une chanson recueillie à Blanzay (Vienne), en 1966, par Michel, une seconde en provenance de La Ferrière-Airoux, en Pays civraisien, et une troisième également recueillie à Blanzay. Toutes trois sont extraites du disque compact-cd, contenant 37 chansons populaires (interprétées a capella!) recueillies par nous en Poitou : "LE MIROIR AUX CHANSONS" de Michèle Gardré- Valière, D-ARPE01, 2004 (Disque aujourd'hui "collector": nous contacter ou commander auprès de l'ARPE: 10, rue Zamenoff, 87200 Saint-Junien - 20€ franco de port).


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  • Un camelot à la foire de Gençay (Vienne)

    (Article de Michel Valière, paru dans Aguiaine, Bulletin de la Société d'Ethnologie et de Folklore du Centre Ouest.)


    Dans le cadre de diverses missions (CNRS, Phonothèque nationale), promenant mes micros sur les champs de foire et marchés agricoles les plus divers tels que Gençay, L’Isle-Jourdain (Vienne), Lezay ou Parthenay (Deux-Sèvres), Saint-Chély-d’Apcher (Lozère), Barcelos (Nord-Portugal), Debrecen (comitat Hajdú-Bihar, Hongrie), Neufchâteau (province de Luxembourg, Belgique), il m’a été donné à maintes reprises d’enregistrer du bruit, des sons, des paroles, tout un univers sonore particulier dans lequel baignent autant les populations locales, que celles nomades ou de passage.
    À partir de 1972, en tant que membre de l’Équipe de recherche associée (ERA 352 — CNRS), dirigée et animée par le Professeur Jean-Louis Fossat, j’ai eu l’occasion de collaborer régulièrement aux travaux de l’Institut d’Études méridionales à l’Université de Toulouse II — Le Mirail. C’est dans ce cadre-là, qu’éleveurs, marchands de bestiaux et de volaille, étalonniers, mais aussi artisans, commerçants, ont été tantôt écoutés, observés et « croqués sur le vif », tantôt sollicités à partir de questionnaires spécifiques pour enregistrer in situ leurs savoirs techniques et professionnels dans une perspective sociolinguistique . Il en a résulté un ensemble de phonogrammes déposés, selon les circonstances, à la Phonothèque nationale, à Paris, à l’Université de Toulouse II — Le Mirail, à la Bibliothèque universitaire de Poitiers et, dans certains cas, au Centre culturel la Marchoise, à Gençay (Vienne). Si quelques-uns ont donné lieu à des études, présentations ou publications, d’autres, en revanche, demeurent encore à l’état de friche, constituant une réserve d’archives sonores en attente d’exégètes ou plus simplement d’usagers .
    Parmi celles-ci, figure la « performance » au sens linguistique, d’un habile et facétieux camelot, rencontré un jeudi de printemps 1972, sur le champ de foire de Gençay — qui m’est le plus familier de tous et dont je propose ici une translittération.
    Ce « marchand de chaussettes » s’était installé à l’angle de la Route de Civray et de la Rue du 8 mai, devant la Maison familiale rurale. Me trouvant en « pays de connaissance », une interaction rapide s’établit rapidement entre lui et moi, et, par-delà, avec les clients et badauds attroupés.
    Écoutons-le attentivement :

    […] « Tiens, dites-donc les amis !
    C’est moi le roi de la chausse. Le roi de la chaussette, c’est moi.
    Eh bien, écoutez : une paire... Parlez, i m’enregistre. Ah, moi, ça, terminé ! I va me faire rougir. Tiens, la deuxième paire... Je suis un timide, moi. La troisième paire, j’en fais cadeau. Tiens... la quatrième, c’est un supplément.
    Eh bien, écoutez Monsieur, parce que je suis là, je vous fais des prix cadeaux, des prix d’amis. La cinquième, c’est pour la fête des pères. Donnez-moi mille balles !
    Ça intéresse-t-y quelqu’un ? Je parle pour vous, là, hein, je parle pour vous, je fais... je fais ça pour vous.
    Tiens, maman, ça vous intéresse au fait ? Ben j’arrête. Terminé, coupez !
    Tiens les amis. (Le camelot frappe alors dans ses mains)
    La deuxième paire, Monsieur, c’est un prix cadeau, un prix d’ami. Tenez, Monsieur, parce que je suis là pour faire plaisir à toutes et à toutes. Pour la fête des pères, Monsieur, faut en profiter. Venez voir, non mais, j’insiste, Monsieur... Monsieur, mais venez, j’insiste, Monsieur.
    Tenez, la troisième paire, Messieurs dames, j’ai dit que j’en ferai cadeau. La quatrième, c’est par-dessus le marché...
    Tenez, les amis, j’ai bien dit : vous êtes tous des amis... on est tous des copains, on est tous des frères ! La cinquième, c’est pour la fête des pères, donnez-moi mille balles ! Tenez, mille balles pour la poignée, ça intéresse-t-y quelqu’un ? Tè, voyez-vous, ça intéresse plus personne maintenant !
    Ho ! Messieurs...Mons.mais, dites Monsieur, non, venez voir, j’insiste, non mais, j’insiste, parce que tous les hommes maint...(brouhaha de voix de femmes), les hommes, les hommes, les hommes ont le droit de choisir quand même ce qu’ils veulent et ce qu’ils désirent (brouhaha de voix). Je vous fais un prix d’ami. Je vous fais une paire, tiens, deux paires, la troisième, je vous en fais cadeau. Tiens, écoutez hein, prenez ce que vous voulez, moi, j’insiste pas. La quatrième (bruit de moteur), c’est à vous de décider. Pour vous décider, j’ai bien dit : pour vous décider, donnez-moi, disons cinq.p, donnez-moi mille francs pour les cinq paires
    ( court syntagme inaudible).
    Venez voir quand j’étais petit comme j’étais beau. Je suis là, dans le centre. Venez voir le relief, le cinémascope, le grand écran. J’a bien dit : la télévision chez vous pour pas cher ! Vous n’userez plus de courant, maintenant, ma petite dame. Terminé, maintenant la première, la deuxième, la troisième chaîne.
    Tiens, Madame, une paire... Mais, dites donc, vous, c’est à vous, que je fasse une affaire avec vous, maintenant, hein ! »

    — « Mais non, mon mari porte que des chaussettes de laine. »
    — « Mais i s’en sert comme bonnet de nuit ? »
    — « Mais oui... »
    Tiens, la troisième, si ça vous intéresse, Madame, je vous en ferai cadeau. Tiens,il y en a presque plus,mais ça fait rien ; ça gagne pas, ça débarrasse. La quatrième, c’est par-dessus le marché, et la cinquième, voyez, eh bien ce sera pour la fête des pères, donnez-moi mille francs.
    Tiens, touchez ce que c’est : talon renforcé cent pour cent, résiste à tous les pieds, regardez. Mais c’est pour le mari, Madame, c’est pas pour vous, bien entendu. Oui, mais non, regardez, non, mais, plus franchement, voyez, j’insiste, hein. C’est une qualité supérieure, c’est pas une qualité inférieure, ça...
    Tiens ! Dites donc les amis, on voulait faire une affaire avec moi ? V.voulez gagner ? voulez gagner de l’argent, ou gagner des chaussettes ?Comme vous voulez. Tenez, la deuxième, la troisième, Monsieur, la troisième, je vous en ferai cadeau, Madame, parce que vous êtes ravissante ; n’est-ce pas, Monsieur ? La cinquième, c’est par-dessus le marché. Et puis, tiens ! Aujourd’hui, on fait des prix d’amis. J’en mets encore une paire, ça fera encore toujours cinq paires. Donnez-moi mille francs ! Pour les cinq paires ça intéresse-t-y quelqu’un ?
    Messieurs dames... Dites, Madame, venez voir pour le mari, ou pour le jeune homme. Profitez-en, tenez, regardez : polyamide cent pour cent, talons renforcés au fil et coton ... ou alors, fil d’Écosse, comme vous voulez, ou bien pour les enfants. Tenez, regardez ce que je fais. Ça vous intéresse pas, ça fait rien. Une paire, deux paires, tiens, la troisième, je vous en ferai cadeau ! »

    — « J’en veux pour un petit, moi aussi ! »
    — « Un petit ? Bon, alors on fait un petit mélange. Quel âge a-t-il ? »
    — « Ah ben, il a six ans. »
    — « Bon, tiens, c’est pas ici. Mais, si vous voulez, moi, je vous fais un panaché. »
    — « Mélangé ?»
    — « On fait un panaché, oui ? On en donne cinq paires pour mille francs. Alors, six ans,vous avez dit ?Quelles couleurs on lui met ? Des rouges, des petites rouges, rouges avec une petite torsade bleue ? »
    — « Oh, elles vont être trop petites ! »
    — « Ah non ! »
    — « Il a un grand pied, hein, je vous assure. »
    — « Oh ben, il a un grand pied. »
    — « Oui. »
    — « Y a pas ? Il a du vingt-cinq, vingt -six, ça suffit quand même ! »
    — « Je sais pas, j’en ai un, j’en ai une, mais elle est trop petite. »
    — « Faites voir. Ah oui. Mais, dites, oui, mais c’est, c’est, c’est de la polyamide, comme moi. Permettez ! Non, voyez-vous, moi, ça va. »
    — « Oui, mais c’est qu’elles y sont trop petites alors. »
    — « Vous voulez plus grand que ça ? Moi, je veux regarder de plus grandes. Je voudrais pas qu’elles soient trop grandes, c’est pour ça, hein, je vous dis carrément. Autrement, je vous le dirais pas. »
    — « Dans ces rouges, là. »
    — « Dans ces rouges-là ? Des rouges, y en a plus je crois bien. Des blanches, ça vous, ça vous, ça vous tente pas ? »
    — « Non, c’est pour tous les jours, hein. »
    — « C’est pour tous les jours ? Mais ça de toute façon, ça ira, de toute façon. »
    — « Oui, mais si a i vont pas ? »
    — « Si ça i va pas, vous me les rapporterez ! »
    — « Oui, mais non, vous n’êtes pas là toutes les fois ? »
    — « Non, non, non, mais non. Vous habitez ici ? »
    — « Non, j’habite pas Gençay... » (bruit de moteur sur la route).
    — « C’est polyamide cent pour cent. Combien il fait de mari votre pied ? (sic !) Quarante-deux ? Quarante-trois ? Il vous faut en prendre une standard polyamide. Prenez la couleur et la taille que vous désirez. Tenez, vous avez pas d’autres enfants ? Vous en avez d’autres ? »
    — « Mais non, j’ai que çui-la ! »
    — « Alors, prenez le reste pour deux ! »
    — « Mais elles sont trop petites ! »
    — « Non... »
    — « La prochaine fois ! »
    — « Bon, alors, je vais vous en donner des plus grandes... faut, faut en faire ! Vous voulez ? Tiens, des comme ça, ça va-t-y des comme ça ? »
    — « Ah bè, je veux pas cette couleur ! »
    — « Ah, mon Dieu, je sais pas moi. Dites, si je vous donnais des blanches ? C’est joli, le... le blanc ! Alors, là, j’ai là, j’ai toutes les tailles. Alors, là, heu, dites, ça marche par âge, dix, onze, douze. Ça marche ? » […]

    Il en fut ainsi, ce jour-là, de neuf heures du matin, jusque vers treize heures où s’arrêtèrent à peu près les transactions de cette foire bimensuelle qui se tient les deuxième et dernier jeudi de chaque mois.
    Rompu à la routine des ruraux qui fréquentent généralement les foires, il proposa avec ruse qu’on puisse lui ramener les objets qui n’auraient pas donné satisfaction . Ce camelot, en fait, n’était pas un habitué des foires de Gençay, et l’on peut émettre l’hypothèse qu’il n’est certainement jamais revenu sur cette place de marché. Il écoulait un stock de chaussettes quasiment toutes de la même taille. J’en achetai d’ailleurs cinq paires moi-même, qui ne durèrent pas plus d’une semaine ; mon épouse pourrait en témoigner. Elle ne m’épargna pas ses sarcasmes, et se moque encore de moi à chaque évocation de ce camelot qui avait d’abord retenu mon attention par cette phrase curieuse (hors enregistrement) que j’aime rappeler, par auto-dérision :

    « Même avec un vilebrequin, votre mari ne pourrait pas les trouer ! »

    Je n’eus absolument pas le temps d’acquérir un tel instrument, familier des bricoleurs, pour exercer mon sens critique dans le dessein de controuver cette assertion lapidaire ; elles se percèrent d’elles-mêmes, chaque fois, juste à les enfiler au pied !


    NOTES

    Cf. : FOSSAT Jean-Louis et VALIÈRE Michel, Histoire de la vie rurale en Poitou : récits d’un étalonnier, Toulouse, univ. Le Mirail, 1977, 114 p. Ou encore :
    JAGUENEAU Liliane et VALIÈRE Michel, L’Ega blanca (T.1631 A) e autres racontes de maquinhons reculhits a Badalhac, Lespinhan e Beissenac, Poitiers, Institut d’Études occitanes (documents sonores), 1978, 108 p.
    Cf., par exemple, le cahier : « Les parlers populaires au Nord du Portugal : enregistrements réalisés par Michel et Pierre Valière pour le compte de la Phonothèque nationale, mars-avril 1970. Commentaires et analyses de Pierre Valière », Nantes, P. Valière, 1970, 54 p., multicopié.
    Ainsi, sur la proposition de Michèle Gardré-Valière (professeur de lettres-latin), cette « performance » a été également utilisée comme saynète lors de la fête scolaire de fin d’année du Collège de Gençay, le 28 juin 1979, par des élèves qui avaient choisi pour thème d’expression La foire. Auparavant, en automne 1978, ce petit texte avait fait l’objet, de ma part, d’une utilisation pédagogique en classe de français au Collège Pierre et Marie Curie à Niort (où j’étais alors en poste), pour sensibiliser les élèves de quatrième à l’opposition langue écrite/langue orale.
    Il ne demanderait qu’à être « reviré » en poitevin-saintongeais pour des usages similaires !
    Mille balles : soit mille centimes, ou dix francs « lourds » de 1961, équivalent environ à un euro cinquante de la monnaie européenne actuelle.
    Cette pratique est couramment utilisée, les acheteurs pouvant aller échanger (ou rendre) le produit en question sur ce même marché, ou sur tout autre où s’installe périodiquement le commerçant ambulant. Elle implique une confiance mutuelle entre marchand et client fidèle qui repose sur une parfaite connaissance commune des territoires de chacun.