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forêt de moulière

  • La Forêt de Moulière, Maurice Fombeure et les arbres. L'itinéraire d'un poète

    « Il portait sur sa lourde épaule
    Sa destinée comme un oiseau
    Maintenant il dort sous les saules
    En écoutant le bruit des eaux. »

    Telle est rédigée, de sa main, l’épitaphe qui a été gravée sur la tombe de Maurice Fombeure à Bonneuil-Matours. Décédé le 1er janvier 1981, il était né le dimanche 23 septembre 1906, à Jardres (Vienne), à la Rue, un hameau de deux feux, où tous les habitants étaient parents et alliés entre eux. Dans l’un des deux, son grand-père y avait été longtemps avec un statut de métayer, et il y était mort. Il eut pour père, décédé en 1956, Louis, un scieur de bois, « républicain comme on n’en fait plus ! », et « qui aimait le bois pour le bois, pour ses copeaux de miel, son écorce à bateaux, sa poussière d’or » (J. Rousselot , 1957, p. 27).
    Maurice Fombeure a passé son enfance à Ogeron, village de la commune de Bonneuil-Matours. Son père, « grand forestier », artisan et élu prud’homme en fut, pendant un temps, le maire. La petite bourgade poitevine honore aujourd’hui le nom de l’homme de lettres qu’elle a attribué à son Centre culturel-bibliothèque . Ne se définissait-il pas d’ailleurs lui-même comme « poète de lecture publique » !
    Dès qu’il put marcher, il commença, sous la conduite d’un arrière grand-père maternel, « grand-père de la pêche, grand-père de la chasse », d’explorer la forêt de Moulière, où, l’hiver, « les arbres nus oscillaient, s’arrêtaient, repartaient », où « grelottait au fond de l’allée, une petite étoile seule », et où les arbres ressemblaient, à « des statues ivres ou des sentinelles endormies ». Le voilà gardeur d’oies, de vaches, dénicheur d’oiseaux et... de proverbes anciens. On le retrouvera, plus tard, jongleur de mots, énivré jusqu’à la réplétion de termes rares, précieux, prestigieux, lourds d’histoire, forgeron de lexèmes inutilement et malheureusement absents de nos trésors linguistiques.

    Après des études au Collège de Châtellerault, à l’École Normale, et à la Faculté des lettres de Poitiers où il habita près de la place de la Liberté, rue Cloche-Perse, il rejoignit l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud (1929-1931). Après un service militaire sans zèle, le caporal Fombeure, « Sergent de réserve » accomplira une carrière d’enseignant qui le conduira de l’École Normale des Vosges, à Mirecourt (la célèbre ville des luthiers), en Arras, avant d’échouer à Paris, pour s’y fixer à partir de 1937, non sans avoir été mobilisé pendant la Deuxième Guerre Mondiale, comment tant d’autres jeunes hommes.
    Là, familier de Saint-Germain-des-Prés, il devait animer une « clique bruyante de poètes », à la brasserie Lipp, jusqu’en 1957. La vie littéraire l’amusait comme on peut s’amuser de ce qui ne paraissait pas trop sérieux à ses « yeux de paysan, de forestier d’homme de la terre pour qui comptent seulement la réalité de la sève et de la glèbe ». Il termina sa vie en Poitou, où il m’a été donné de le rencontrer, et de m’entretenir avec lui, à l’occasion d’un « cabaret poitevin » avec les Piboliens de la Mothe-Saint-Héray (79), autour des deux frères, André et Maurice Pacher qui avaient mis en musique et interprétaient avec brio quelques-unes de ses « chansons ».
    Poète reconnu et apprécié, il s’est tenu à distance du surréalisme qu’il ne condamnait pas, mais dont il n’ignorait aucun des arcanes. Paul Claudel écrivit à son sujet :

    « Je n’ai rien lu depuis Verlaine qui me fasse autant plaisir. Il parle français… La veine de Villon et de Charles d’Orléans. »

    Nouvelliste, romancier, il s’acharnera « à gratter son incurable terre, son incurable enfance » (J. Rousselot, 1957, p. 26), jamais guéri de la perte de sa mère, Juliette Daillet, morte treize jours après l’avoir mis au monde, et des multiples difficultés liées à sa mise en nourrice où il faillit mourir plusieurs fois. C’est vraisemblablement la raison fondamentale du « retour constant de Fombeure à ses forêts, à sa rivière, à son village » (J. Rousselot,1957, p. 26). Dès qu’il le peut, il revient à la scierie paternelle, vers les sous-bois humides, riches en grenouilles « aux yeux cerclés d’or ». Il y reviendra définitivement. Éternellement.
    ( NDLR : En fait, selon une information qui nous a été transmise le 19 juillet 2008 par une de ses nièce que nous remercions vivement), Maurice Fombeure n'a pas passé ses dernières années en Poitou mais a été hospitalisé au centre MGEN de La Verrière.)

    En flanant à travers son œuvre poétique :

    Arbres, cavaliers arbres dont la tête heurte les vents
    Il passe au galop sous vos vertes ombres
    Celui que mon cœur appelle souvent

    (À dos d’oiseau , p. 54).

    C’est sous les arbres que le poète cherche et attend l’éternelle amour, celui des vieilles chansons, celui des amours fanées, mais sans trahisons. S’agit-il d’une belle « qui n’a pas d’amoureux /Pour lacer sa chemise », il la campe, esseulée, « sous un pêcher en fleur », qui « entend la neige /qui tombe dans son cœur ». « Loin de la ville lasse » le poète invite encore à aller « voir neiger les amandiers / Dans le petit froid de l’aurore ». Fombeure, le poète d’Une forêt de charme (Gallimard, 1955), amoureux et passionné des arbres, de l’herbe, de la neige, des oiseaux, a le don de se représenter la nature et les hommes sur « un monde allégorique, vaguement halluciné, à la fois poétique, savoureux et caricatural (J. Rousselot,1957, p. 42). Il cisèle des tableaux qui ne sont pas sans rappeler, à quatre siècles près, les scènes flamandes d’un jeune Pieter Bruegel, avec des tâcherons maigres et des fermiers gras, des fagotiers aux doigts gourds, et des « assemblées » poitevines qui peuvent rivaliser avec les kermesses flamandes débridées et fort bien arrosées de pintes de boissons indigènes.
    L’eau-de-vie de Sylvain Massé lui restera longtemps en mémoire, « fantôme de ses années » qui lui révèle « le pays dans la bouche,
    Et la vigne des Hauts, ses pierres à fusil,
    Ses grives percutant le silence attiédi
    À l’orée des forêts le cerf haut et farouche,
    Le cerf ennuagé de mouches aux ramures de noir persil. »

    L’Automne de hautes lisses lui rappelle « la saison des veilleuses(=synonyme de colchique.) lorsque l’on brûle les fanes ( feuilles sèches tombées des arbres) en bordure des forêts » :

    Innocence des campagnes
    Et des grands bois dépouillés
    Les piqueurs déverrouillés
    Brandouillent des cors de chasse,

    La meute s’essouffle, jappe
    Dans les combes, les halliers.
    L’arroi lent des peupliers
    S’effile au fond de l’espace.

    L’Automne est pour lui « la saison de l’ancolie ( Renonculacée à cinq pétales, nommée aussi « gant de Notre-Dame ») où son cœur « se fond d’amertume », parce que « les bois, les taillis sont nus ». C’est un thème plusieurs fois traité, où, « Sous le frais sourire des aulnes, / on chuchote dans les roseaux ». (À dos d’oiseau p. 208)

    Dans le poème, intitulé Naïf, il se joue des arbres :

    Je stipule, /dit le roi (reine, dauphin, infante, fou), que les grelots de ma mule/ seront des grelots de bois (frêne, sapin, palissandre, houx)// Mais, quand on appela le menuisier,/ Il n’avait que du merisier.

    Mais, point de pensée ludique, lorsque, dans Les Moulins de la parole (Éd. La Hune, Lille, 1936), il personnifie les arbres dans un poème émouvant intitulé justement Arbres. Non plus dans le recueil D’amour et d’aventure (Éd. Debresse, 1942), lorsqu’il écrit Pluie du soir :

    Dans la maison du garde-chasse,
    Des jours sans jeux, des jours sans dieux.
    J’écoute pleuvoir dans les feuilles ;
    La forêt goutte, goutte à goutte,
    Lentement la forêt s’effeuille
    Broutement de l’illimité…

    Ou encore dans son poème Paysages intérieurs :

    J’écoute dans le vent gémir un noir cyprès
    D’un seul jet, long venu comme une torche d’ombre,
    Je suis loin de la vie si les hommes sont près
    Mais toujours leur commerce a le goût de la cendre.


    Poète riche d’une mythologie poitevine lentement instillée dans sa petite enfance par ses aïeux nourriciers, il réenchante le monde : les arbres sont « irrités », « gémissent ». Au-dessus des arbres de la forêt familière, tandis que « dans ces nuits maléficiées » s’affairent les braconniers, et que « le garde-forestier fume dans sa maison verte » cavalcadent le loup-garou, la mythique Chasse Gallery, la Chasse galopine, ou la Chasse d’Abram. Il s’en passe des choses pendant que vous dormez… :

    Les buissons dansent sous la lune/Où l’églantier se tend la main./Des forêts, il n’en est pas une /Qui soit telle le lendemain.

    Il évoque encore La Licorne, « cette putain borgne » qui « fait du mal aux régiments/Qui traversent les Solognes/La forêt de Bragadran ». Ses morts, familiers qu’il a aimés et qui reposent « au cimetière où flûtent les cyprès », peuplent aussi ses poèmes. Ses ancêtres paisibles continuent de pousser « parmi les arbres verts ». Il fait sienne cette idée, d’inspiration New Age, d’une probable métempsychose ascendante, d’un cheminement (platonicien ?) de l’âme gravissant des sommets vers son origine céleste.

    Dans Les Étoiles brûlées (Paris, Gallimard, 1950), le poème Forêts condense à lui seul son amour passionnel, fusionnel pour sa forêt d’élection. Aussi, comprendra-t-on que je laisse au lecteur le soin et le bonheur de le découvrir, sur les rayons des bibliothèques, dans l’anthologie Seghers 57 qui lui a été consacrée, aux pages 159 à 160.

    En parcourant sa prose narrative… riche en descriptions ethnographiques.

    Sous couvert d’humour, la plupart des nouvelles (Manille coinchée , Le Vin de la Haumuche ) ainsi que des romans de l’auteur de Ceux des Pays d’Ouest sont à caractère autobiographique. N’y sont épargnés ni dates, ni patronymes (Soldat ; Les Godillots sont lourds ; La Rivière aux oies ). Ce troisième ouvrage, écrit à l’âge de vingt-quatre ans, (terminé en février 1930, à Saint-Cloud), prolonge son enfance douloureuse et son adolescence terrienne « Mon village ô mon village / Ce soir viens à mon secours... »). Quant à sa créativité d’écrivain, il ne souhaite la reconnaître d’aucune école, si ce n’est de celle de l’enfant qu’il fut, de ses parents et grands-parents : « J’éprouve à confesser ainsi les animaux qui m’ont entouré, les arbres qui m’ont rafraîchi, et les gens qui m’ont aimé, une tristesse douce ».
    Le troisième chapitre de La Rivière aux oies est justement consacré à l’évocation de la Forêt de Moulière. Il le dédiera à son « père qui a passé sa vie à la parcourir », avec en sus, en exergue : « O forêts mortes délirantes »… Et, au fil des chapitres des divers ouvrages, traversés de dits et de légendes, de gloser la vie en forêt, avec les loups, « mauvais compagnons », la cynégétique, la louveterie. Ces récits sur les loups, que l’on rencontre souvent ailleurs, et « qui appartiennent, pour la plupart, au vieux fond national » s’adaptent, ici, à une culture locale et familiale. Il évoque les battues au sanglier, la chasse à courre « noble passe-temps qui ne manque pas de grandeur », ajoutant, de la part d’un chroniqueur tiers : « des bêtes qui courent après une bête », le braconnage au cerf, aux sauvagines et au chevreuil. Fombeure rappelle le droit de pâture dans la forêt, privilège du « brigadier forestier ».
    Il aborde la micro-toponymie, plus ou moins motivée (au sens linguistique). Il égrène villages, hameaux, recoins et autres lieux-dits : Le Grand Saint-Hubert (un rendez-vous de chasse), Les Écuries du Roi, « un des plus beaux recoins de la forêt, une combe verte aux versants très doux », le fonds de Saint-Rome, Jappe-loup, La Fosse aux Canes, Le Gâchet de Villiers. Il n’oublie pas de citer encore le chêne au Cocu, La Fontaine Douce, Le Bois de la Fontaine, Les Quatre Chemins, Le Grand Soubis, Les Deux Bornes, Les Jolis, Le Plan des Esses, Les Closures, Le Pas-Peloton, Le Marchais-Plat, le Pinaille (ou Pinacle), un « paysage désolé », « désert de brandes, d’ajoncs et de bruyères ». Et puis, la Tombe à l’Enfant, autour de laquelle on risque de voir « le diable en train de faire danser les loups rouges ».
    À leur sujet, le jeune Fombeure s’autorise à écrire :

    « Il y a des noms étranges dans cette forêt. Nul ne sait d’où ils viennent. Parlez-en à mon père et vous verrez naître un sourire heureux dans sa barbe. C’est qu’il aime cette forêt. Il y passe sa vie guêtré, un décamètre à la main ou la petite hachette pour marquer les arbres à son chiffre ».

    Il exprime aussi une pensée pour les bûcherons, les scieurs de long à la « langue énergique et brève », et plus généralement, pour les habitants des pourtours, de Boirie, de la Folie, de Bignoux, d’Ogeron, de La Foi, de La Biolière et de La Logerie, tous, ou presque affublés de sobriquets, attentifs on ne peut plus à « tous les murmures du vent et des feuilles ». Il les situe sociologiquement comme « à demi-ruraux, à demi-forestiers et aux trois-quarts braconniers » (cf. Pagnol, Marius) et… craintifs des pandores de l’endroit, on devine pourquoi !
    Nostalgique, il écrit :

    « Il y a du sang dans la forêt et tant et tant de souvenirs. Le roi. La Révolution. Tout est caché là, tout est secret. Rien que des chênes et des sapins gémissants, des ronces aux mûres aigres et des fougères de rosée. Des étangs noirs comme des miroirs sans lumière avec trop de feuilles qui pourrissent au fond ».

    Enfin, il déplore :

    « Personne ne sait plus la grande légende de la forêt. Ceux qui la savaient sont morts et les vieux ne disent plus rien. » ( p. 29)

    À son corps défendant, ne nous invite-t-il pas à nous « immerger » dans la forêt domaniale (depuis le Moyen-Âge) de Moulière, ou un roi de France a même signé deux chartes… Qu’on ne s’étonne pas alors si à l’énoncé d’un éventuel projet de recherche envisagé sur ce territoire forestier, XX a qualifié - d’un cri du cœur ! - cette forêt de « sélect », « bien nettoyée, bien propre, apprêtée pour les bourgeois et les aristos de Poitiers », et qui n’est donc pas « une forêt sauvage », autrement dit peu susceptible de retenir l’attention de chercheurs de sciences humaines.
    Chacun, naturellement, gèrera ses souvenirs à sa manière : XX ceux de ses jeunes années d’études à Poitiers, Fombeure, lui, ceux d’une enfance entre La Varenne, La Haumuche, et Moulière, cristallisée en 1930, dans La Rivière aux oies. Mais, en 2004, 2005, 2006, quel imaginaire poétique, économique, scientifique, projeter encore, sur des lieux que l’on devine toujours hantés d’êtres fantomatiques qui gravitent autour d’« une scierie où les hommes sifflent, chantent et bavardent toute la sainte journée », tandis que « la scie hurle et ronfle, s’arrête, repart » ?
    Dans la nuit profonde, un lourd convoi, traînant ses bruits et ses lanternes s’enfonce dans la forêt des souvenirs et des silences…

    Notes:

    Texte de Michel Valière, publié dans AGUIAINE, Revue de la SEFCO, n° 247 Mars-avril 2005, p.3-11.

    Une communication de la première version de ce texte, aujourd’hui remanié, a été effectuée le vendredi 8 mars 2002 au séminaire mensuel du laboratoire LARESCO-ICOTEM, à la Maison des Sciences de l’Homme et de la Société (MSHS) de l’université de Poitiers, en guise d’avant-propos au lancement d’une thématique de recherche sur le thème général « Forêt et territoire », et qui fut suivi d'une reconnaissance du terrain.

    ROUSSELOT Jean (1957), Maurice Fombeure, Paris, Seghers, 223 p.
    FOMBEURE Maurice (1971), À dos d’oiseau, Paris, Gallimard, 251 p. [1ère éd. 1945]
    FOMBEURE Maurice (1989), Manille coinchée, s.l., UPCP, 197 p. [1 ère éd. 1948]
    FOMBEURE Maurice (1989), Le Vin de la Haumuche : nouvelles s.l., UPCP, 214 p. [1 ère éd. 1952].
    FOMBEURE Maurice (1943), Ceux des Pays d’Ouest, Paris, Horizons de France, 141 p.
    FOMBEURE Maurice (1932), La Rivière aux oies, Paris, Rieder, 240 p.